Drame, Roman noir

La soustraction des possibles

Chronique de La soustraction des possibles, de Joseph Incardona.

« Mimi fait traîner son repas, dessert, café, pousse-café. L’heure est propice aux confidences. Elle s’en veut un peu, d’ailleurs, de trahir la spontanéité d’Hélène au nom d’un principe supérieur, celui du clan et de la famille.Elle se rassure en songeant qu’Hélène n’en saura rien et que, de toute façon, elle aura cru rendre service. Ce qui est le cas finalement. Un immense service. »

Joseph Incardona, La soustraction des possibles, Éditions Finitude, 2020, p. 128.

Motivations initiales

Ce livre reçu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices ELLE est l’occasion de découvrir un auteur suisse plutôt prolifique, Joseph Incardona – onze romans avant celui-ci, trois pièces de théâtre, des adaptations des bandes dessinées et romans graphiques -, et une maison d’édition, Finitude. En quatrième de couverture, on nous annonce « une fresque ambitieuse, à la mécanique aussi subtile qu’implacable.

Synopsis

Dans les beaux quartiers de Genève, à la fin des années 80, les femmes d’une cinquantaine d’années, mariées à des hommes riches, ce n’est pas ce qui manque. Et pour noyer leur ennui, certaines prennent des cours de tennis. C’est ainsi qu’Aldo a fait de son physique et de ses performances sexuelles un moyen d’arrondir ses fins de mois. Et c’est précisément ainsi qu’il rencontre Odile.

Odile, dans les bras d’Aldo, rêve de recommencer tout ce qu’elle a laissé filer. Et elle tombe amoureuse. En plus de le couvrir de cadeaux, elle lui obtient un « travail » : il se retrouve à transporter des valises de billets, dont il ne sait même pas qu’elles viennent d’un clan mafieux corse. Cela semble être de l’argent facile, jusqu’au jour où il se fait agresser sur une aire d’autoroute, et dérober l’une des valises.

En tout cas, cela lui donne envie de davantage. Et c’est ainsi que lors d’une soirée, il rencontre Svetlana, banquière prometteuse chez UBS et mère célibataire d’une petite fille. Leur rencontre était improbable, mais, contre toute attente, ils se reconnaissent. Et découvrent ce qu’ils n’attendaient plus : l’amour. Et, surtout, ensemble, ils veulent s’élever dans la société…

Avis

C’est un bien étrange livre que celui-ci… Et, surtout, c’est un livre dont il est difficile de dire si on l’a aimé ou détesté, en réalité.

L’histoire est effectivement, comme annoncé en quatrième de couverture, subtile et implacable. Écrit autrement, ce livre pourrait être un roman noir ; entre les mains d’un Zola, cette histoire aurait pu devenir un grand roman social ; rédigé par un sociologue, ce pourrait être un essai sur l’année 89-90, qui, pour les quarantenaires – ou plus – qui s’en souviennent, est celle de la deuxième victoire de l’OM sous l’ère Bernard Tapie. Tout est dit : alors que le bloc de l’Est implose, le capitalisme triomphant semble renverser tous les obstacles. L’argent peut tout, il est partout.

Mais la forme choisie par Joseph Incardona fait de ce livre un objet tout à fait particulier. Tout d’abord, il y a cette voix off, qui s’adresse parfois directement à nous, lecteurs, pour nous livrer des éléments que nous n’aurions pas pu saisir, ou nous annoncer des choses à venir. Le procédé est particulier, et sincèrement, par moment agaçant.

On voit également, autre caractéristique du livre, qu’il a dû y avoir un travail de recherche conséquent. Mais, là aussi, c’en est parfois agaçant, comme, par exemple, lorsque l’auteur, pour nous décrire le parc des Eaux-Vives, à Genève, nous fait toute son histoire en remontant jusqu’au XVIe siècle, au moment du percement du tunnel du Saint-Gothard. Sur quatre pages (18 à 21), on a l »impression qu’il nous ressort toute la fiche Wikipédia du sujet, depuis la famille Plonjon, jusqu’au menu de 1993 du restaurant qui y est installé. Il n’est pas certain que tout cela soit utile à l’histoire.

Mais, autant on peut être agacés à certains passages, autant l’on est emportés à d’autres. Avec des fulgurances, avec des moments de grâce, avec des personnages incroyables, comme Mimi Leone, figure du milieu corse.

En revanche, il y a un mystère que je ne suis pas certain d’avoir percé, celui du titre du livre. La soustraction des possibles. Page 268, l’auteur nous donne une clé… mais on n’est pas certain de ce qu’elle ouvre :

« Le problème, avec la vie qui avance, c’est qu’elle soustrait les possibles », nous dit-il, alors que l’on vient d’apprendre que l’un des personnages souffre d’un cancer.

Sans aucune certitude sur ce que l’auteur entend précisément par là, j’ai plaqué sur cette citation deux idées – liées entre elles – qui me trottent dans la tête. D’abord celle que, au fur et à mesure des choix que la vie nous oblige à effectuer, un certain nombre de portes s’ouvrent ou se ferment – les fameux « possibles » -. Et, pour en donner une illustration très concrète, c’est la façon de voir de tous ceux qui n’aiment pas réserver leurs vacances un an à l’avance. Les adeptes de l’anticipation expliquent que cela leur donne le temps de rêver à ces prochains congés, cela les aide à se projeter. Mais, pour ma part, tant que je n’ai pas bloqué une destination, un hôtel, un vol, j’ai l’impression que le monde entier est « possible » ; alors que dès qu’un choix aura été fait, il n’y aura de « possibles », seulement une certitude unique, limitée, circonscrite…

Est-ce cela, ou quelque chose d’approchant, que l’auteur avait en tête ? Je l’ignore… mais voilà ce que cette formulation a signifié pour moi pendant cette lecture. Et cela s’appuie en partie sur le fait que, dans cette histoire, chaque personnage est appelé à faire ses choix, et donc à renoncer à certaines voies ouvertes initialement. Choix et conséquences… cela aurait pu être un titre alternatif.

C’est une histoire clinquante, mais aussi une histoire sombre ; une histoire sans odeur mais aussi une histoire au parfum sulfureux que nous propose Joseph Incardona. Et il nous laisse en permanence au milieu du gué. Ni tout à fait au sec, ni tout à fait mouillés. Entre deux eaux. Mais avec un art consommé !

Alors ? Alors je ne sais pas dire à qui cette histoire plaira, et à qui elle ne plaira pas. Cela m’arrive rarement. Parfois je crois savoir et je me trompe. Là, je ne sais pas. Mais je trouve que cela vaut le coup d’essayer, à la fois pour la mécanique de précision – suisse ! -, et pour toutes les interrogations que ce livre soulève. Vous aimez vous faire un peu promener, voire chahuter ? Alors je vous invite à tenter l’aventure !

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4 réflexions au sujet de “La soustraction des possibles”

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