Aventures, Drame, Roman noir

Entre fauves

Chroniques de Entre fauves, de Colin Niel.

« S’ils dépensent autant d’argent pour venir chasser chez nous, c’est parce que chez eux ils ont déjà tué tous les animaux, tu vois. Avant, là-bas, il y avait des loups, des ours, mais maintenant il n’y a plus rien, juste des villes et des immeubles, comme à Windhoek. »

Colin Niel, Entre fauves, Éditions du Rouergue, 2020, p. 222.

Motivations initiales

Quand vous allez à Quais du Polar, c’est en général parce que vous aimez lire des polars – sinon, sincèrement, il y a d’autres destinations ! -, et que vous aimez, au détour d’une cover qui vous fait de l’œil, pouvoir échanger avec l’auteur(e), qui va, ou non, vous emporter et vous donner envie de découvrir son livre. J’avais évidemment vous passer les livres de Colin Niel, sur les réseaux sociaux, en librairie…, mais jusque là, je n’avais pas passé le cap. Là, un échange avec l’auteur m’a donné l’impulsion, et m’a permis de choisir celui par lequel j’avais envie de commencer : Entre fauves. Et, en plus, j’aime en général beaucoup ce que font les Éditions du Rouergue, alors, vraiment aucune raison d’hésiter !

Synopsis

Colin Niel nous propose ici de suivre les destins croisés de quatre personnages principaux, qui se relaient comme « narrateurs ».

Il y a Martin, garde au parc national des Pyrénées, anti-chasse convaincu, dont la vie s’est brisée le jour où des chasseurs ont tué Cannelle, en 2004. Il milite, de façon de plus en plus radicale, contre la chasse, et fait notamment partie des fondateurs et des animateurs d’un site web qui dénonce et livre à la vindicte populaire les « chasseurs de gros », lorsqu’ils s’affichent avec leurs trophées.

Il y a Apolline, fille d’une famille de chasseurs, et qui pratique depuis toute petite, le tir à l’arc. Sa mère, qui chassait également avant d’être terrassée par un cancer, avait un rêve : traquer et tirer un lion. Alors, pour ses vingt ans, son père lui offre non seulement un arc Mathews AVAIL, mais aussi cette chasse au lion, en Namibie, que sa mère n’a jamais eu l’occasion de faire. Et, alors que la jeune fille fuit les réseaux sociaux, peu après son retour de Namibie, une photo d’elle avec le lion se trouve livrée en pâture aux internautes…

Il y a Kondjima, de la tribu des Himbas. Pour le fils d’un modeste éleveur de chèvres, en cette année de sécheresse, tout est compliqué, surtout lorsqu’un lion des montagnes à la crinière noire décime le troupeau. Surtout que son père semble se résigner, alors que Kondjima ne peut s’y résoudre. Il a en effet une bonne raison pour cela : il est fou amoureux de Karieterwa, la plus belle fille du village, qui est aussi la fille du plus gros éleveur, lequel rêve d’un beau partie pour sa fille !

Et puis il y a Charles, le lion…

Avis

J’avoue, j’ai eu peur, un petit moment, que l’auteur ne défende une thèse, que ce soit d’ailleurs celle des pro-chasse ou des anti-chasse. Mais, assez rapidement, on voit qu’il prend une distance avec Martin, que l’on voit se « radicaliser », même si le terme peut sembler fort. Mais comment décrire autrement ce personnage qui, négligeant son travail parce qu’il trouve que ses chefs et ses collègues sont trop « mous », se met à crever les pneus des chasseurs, à verbaliser au-delà de ses prérogatives. Et, surtout, qui mène de véritables « enquêtes » pour identifier les chasseurs qui postent des photos d’eux avec leurs trophées, pour les sacrifier sur l’autel de ses convictions ? Alors, lorsque la photo de Leg Holas – une jeune femme armée d’un arc – circule sur le web, il se sent personnellement chargé d’une mission : l’identifier et révéler son identité, pour que la haine en ligne puisse s’acharner sur elle.

Et, en effet, il ne sait rien d’elle, rien de l’histoire de cette photo. Mais ses croyances suffisent. Sa « religion » lui tient lieu de réalité. Le hasard faisant mal les choses, la jeune fille s’avère habiter Pau, il la retrouve grâce à un hasard malencontreux – malencontreux pour elle… mais pour lui aussi, peut-être -. Ne reculant devant rien, il la suit, la traque de la ville jusqu’au fin fond de la montagne dont, en réalité, ils sont tous les deux si fortement imprégnés. Une traque qui semble ne pas pouvoir se terminer autrement que mal…

Et tout cela sur la base d’une photo qui ne raconte pas toute l’histoire. En effet, que s’est-il réellement passé en Namibie ?

J’essaye de ne rien révéler qui puisse spoiler cette histoire. Mais ce qui est véritablement intéressant, c’est la mise en abime que nous propose Colin Niel, avec Martin, cet homme, sincèrement convaincu de détenir la vérité – mais, de ces personnes, nous en voyons tant qui se créent sur les réseaux sociaux, au point de s’enkyster dans une violence qui, si elle reste en général métaphorique et verbale, peut à tout instant déborder – et qui va devenir le chasseur. Et qui va se retrouver confronter à une réalité à laquelle il ne s’attendait pas : lui, tellement opposé à la chasse, il est un chasseur dans l’âme !

Et le véritable tour de force de cette histoire, c’est – alors que le sujet est clivant, et pourrait se prêter à des excès dans un sens ou dans l’autre – que tous les personnages sont ambivalents, à l’exception du lion. Lui suit sa route, il ne déroge pas aux règles qui sont les siennes. Alors, qui est le fauve, réellement, dans tout cela ?

Les seuls passages que j’ai trouvé un peu moins réussis, ce sont ceux dont Charles est le narrateur. Il y a pourtant un effort stylistique, mais peut-être justement m’a-t-il semblé un peu forcé. En effet, ce lion s’exprime au travers de phrases incroyablement longues, comme pour illustrer une pensée non humaine… L’idée est séduisante, mais je dois dire que j’ai un peu butté sur ces passages. Peut-être un narrateur omniscient mais ne prétendant pas à l’animalité m’aurait-il paru plus logique. C’est un choix de l’auteur que je comprends mais dont l’efficacité n’est pas totale, pour moi.

Une histoire bien fichue, des fils qui constituent une trame dense et riche, et une matière à réflexion sur la distinction entre ce que nous croyons et ce que nous savons, et sur ce que nous sommes capables de faire. Peut-on vraiment demander beaucoup plus à un livre ?

1 réflexion au sujet de “Entre fauves”

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