Essai

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?

Chronique de Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, de Pierre Bayard.

« […] les chances de blesser un écrivain en parlant de son livre sont d’autant plus grandes qu’on l’a aimé. Au-delà en effet de motifs généraux de satisfaction qui peuvent donner le sentiment de coïncider, l’effort pour être plus précis dans l’énoncé des raisons qui nous ont poussé à l’apprécier a toute chance d’être démoralisant pour l’auteur, en le confrontant abruptement à ce qui est irréductible en l’autre, et donc irréductible en lui-même et dans les mots par lesquels il tente de se dire. »

Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, Les Éditions de Minuit, 2007, p. 93-94.

Motivations initiales

Ce livre est un cadeau. Cadeau clin d’œil, cadeau intrigant, naturellement. Offrir à quelqu’un qui tient un blog sur ses lectures est forcément un message, quasiment politique. Et qui, naturellement, excite la curiosité de tout lecteur régulier – voire, par moment, compulsif.

Parce que je déteste découvrir ce que d’autres pensent d’un sujet avant de m’être fait ma propre opinion, je n’ai pas arpenté le web, je n’ai pas couru les blogs, je n’ai pas cherché à savoir ce qu’il fallait penser de ce livre.

J’ignorais donc où j’allais. S’agissait-il d’un essai mordant, ironique, voire cynique sur la non-lecture ? D’un texte parisiano-parisien, bobo, exercice de style destiné à montrer son érudition ? Ou encore d’autre chose ?

Synopsis

Pierre Bayard est professeur de littérature française et psychanalyste, il a écrit de nombreux essais, dont les titres donnent l’impression à la fois d’une grande érudition – Maupassant, juste avant Freud ; Enquête sur Hamlet ; Aurais-je été résistant ou bourreau ?… -. D’un point de vue formel, le dispositif choisi par l’auteur est d’une grande sobriété, ou faudrait-il dire rigueur ? Trois parties de quatre chapitres chacune. Chaque chapitre s’articule autour d’une œuvre littéraire, sur laquelle Pierre Bayard appuie son raisonnement : L’homme sans qualités, de Robert Musil, Œuvres I, de Paul Valéry, Le nom de la rose, de Umberto Eco, Les Essais II, de Montaigne, Le troisième homme, de Graham Greene, Ferdinaud Céline, de Pierre Siniac, Changement de décor et Un tout petit monde, de David Lodge, Illusions perdues, de Balzac, Je suis un chat, de Natsume Sôseki, Oeuvres, de Oscar Wilde. Indéniablement de grands auteurs, souvent de grands textes – bien que je doive avouer n’en avoir lu qu’un seul… Ce dispositif n’est modifié qu’à deux reprises, dans un cas pour détailler une expérience menée dans une tribu africaine, les Tiv, autour du texte de Hamlet, de Shakespeare, et, plus étonnant peut-être, dans un autre chapitre, autour du film Le jour de la marmotte.

Dans la première partie de cet essai, il interroge la raison même pour laquelle nous pouvons être des non-lecteurs, en s’attachant notamment, très rapidement, à souligner que l’aura culturelle de la lecture peut et doit être dépassée, ne serait-ce que pour la raison que, aussi grand lecteur que l’on puisse être, il y aura toujours bien plus de livres que nous n’aurons pas lus que de livres que nous aurons pu lire. Et donc que l’état de non-lecteur est non seulement naturel mais inévitable. Ce ne devrait donc pas être un problème, un sujet de honte, que de ne pas avoir lu un livre. Mais Pierre Bayard convoque également d’autres motifs de non-lecture : on peut avoir parcouru un livre sans être exhaustif ; on peut avoir entendu parler d’un livre et se l’être ainsi approprié ; on peut aussi avoir lu un livre et l’avoir oublié, voire reconstruit à notre façon.

Dans une deuxième partie, l’auteur s’attache aux situations dans lesquelles on peut se trouver contraint de parler d’un livre que l’on n’a pas lu, en ne voulant pas, en n’osant pas, en n’ayant, parfois, pas d’autre choix que de masquer cette situation. Dans la vie mondaine, face à un professeur, devant l’écrivain lui-même, ou face à celui ou celle que l’on aime, on peut se retrouver acculé à parler d’un livre que l’on n’a pas lu.

Enfin, dans la troisième partie de son essai, Pierre Bayard décline quatre conseils : ne pas avoir honte, imposer ses idées, inventer les livres, parler de soi. Chacune de ces quatre recommandations découle évidemment des développements précédents, et l’auteur tisse habilement sa toile.

Avis

Je crains que mon avis, que je vais tenter d’exprimer, ne paraisse extrêmement paradoxal. Mais, en réalité, ce n’est pas mon avis, le paradoxe, mais celui-ci nait, en réalité, du sujet même de cet essai.

Naturellement, comme toutes celles et tous ceux qui ont écrit sur ce livre (avant de publier cette chronique, mais après avoir décidé ce qui en serait le contenu, j’ai été regarder ce que d’autres avaient pu faire et dire !), j’ai connu la tentation de mettre en œuvre la recommandation et de ne pas lire ce livre. D’habiller une forme d’indécision de ma part des oripeaux de la facilité.

Mais j’ai finalement fait un autre choix, pour appuyer, pour souligner le paradoxe de cette lecture. J’indiquais précédemment que le dispositif, dans la plupart des chapitres, on part d’une œuvre, qui étaye un raisonnement. Et pratiquement à chaque chapitre, il me semble qu’il y a un biais. Le premier, autour du livre de Robert Musil, ne parle en réalité pas de lecture, mais d’un bibliothécaire, c’est à dire quelqu’un dont le métier – éminemment honorable, ce n’est évidemment pas la question – n’est pas de travailler sur le contenu des livres mais sur leurs métadonnées.

Dans le chapitre autour de l’œuvre d’Umberto Eco, le développement vise à montrer que l’on peut, comme Guillaume de Baskerville, déduire d’une enquête le contenu d’un livre que l’on n’a même jamais vu… mais, justement, entre mener une enquête, au risque de se tromper, et se contenter de lire le livre, quelle démarche est la plus pratique ?

Dans le chapitre construit autour de Graham Greene, on revient sur cette notion de bibliothèque, mais là encore, la démarche qui consiste à construire, organiser, structurer, faire vivre une bibliothèque n’a rien à voir avec la question de la lecture, qui est pour moi une démarche personnelle, interne, presque !

Bref, chacun des développements peut être critiqué. Et pourtant, au fur et à mesure du livre, on est amenés à se poser la question de ce qu’est en réalité un livre, de la différence qu’il y a entre parler d’un livre et se nourrir d’un livre. Et c’est, finalement, sur cette image que je veux rester : certes on peut parler des livres que l’on n’a pas lu. Les exemples ne manquent pas. Mais je suis devant un livre comme devant une pâtisserie : la regarder me permet évidemment d’en parler, d’en identifier le type, mais c’est tout de même en la mangeant – et, parfois, en la dévorant – que je m’en nourris le mieux !

Enfin, notamment dans le chapitre articulé autour des écrits d’Oscar Wilde, la réflexion tourne autour de la question de savoir en quoi, en parlant d’un livre, le locuteur parle en fait d’abord – et avant tout ? – de lui. Une idée qui évidemment ne peut que parler à tous les lecteurs : chacun de nous a forcément fait l’expérience d’un livre que tout désignait comme étant exactement le type de livre qui devrait nous plaire, mais, parce que ce n’est pas le bon moment pour nous, que nous ne recevons pas. C’est bien que le lecteur aussi a sa place dans le livre… et qu’il est, dans ce que nous en disons, une expression de nos egos, aussi.

Enfin, cet essai se termine sur une idée extrêmement intéressante et motivante : l’idée que débarrasser les élèves, les étudiants, de la pesanteur culturelle des « grands livres » serait une façon de débrider leur créativité. Et, en effet, créer, c’est démonter, détruire, déconstruire, pour réorganiser. Mais j’ai un doute sur le fait que cette activité soit réellement aussi démocratique qu’il y paraisse, parce que pour déconstruire, il faut avoir les codes. Penser que l’on peut passer de l’absence de codes à la création me parait discutable… mais ce pourrait être l’objet d’un autre essai !

Sortant de cette lecture, je ne parlerai pas plus qu’avant de livres que je n’ai pas lus. Mais l’intérêt de cet essai est pour moi bien davantage dans la réflexion qu’il suscite que dans le guide pratique qu’il propose… et dont je ne crois pas réellement que ce soit le but de l’auteur…

J’espère enfin, en forme de clin d’oeil à la citation proposée plus haut, ne pas blesser Pierre Bayard : peut-être ai-je apprécié son livre juste assez pour ne pas « le confronter abruptement à ce qu’il y a d’irréductible en lui-même » !

3 réflexions au sujet de “Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?”

  1. J’ai lu deux fois la chronique et je trouve qu’elle soulève (comme apparemment le livre) bien des réflexions….. Je ne lis que très peu d’essais mais même si je sais que je ne le lirai pas en parler suffit à me poser des questions sur mon rapport au livre et pour cela Merci 🙂

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    1. Oui, cette lecture fait réfléchir – enfin, si l’on a envie de réfléchir ; j’ai vu sur Babelio que certains ont trouvé ça sans intérêt, et c’est tout à fait compréhensible. Mais, en effet, le rapport au livre est quelque chose de particulier, si on s’y arrête quelques secondes. Rien que dans la façon dont nous en parlons tous : cela nous nourrit, cela nous ouvre au monde, tout en étant une activité solitaire… Les paradoxes ne manquent pas !

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