Dystopie, Policiers, Roman noir

Une enquête philosophique

Chronique de Une enquête philosophique, de Philip Kerr.

« On lui demandait parfois pourquoi elle avait accepté d’entrer dans une administration aussi majoritairement masculine que le Yard, alors même que le sexe dit fort lui était particulièrement insupportable. Pour Jake, la réponse était simple : le nombre croissant de femmes victimes d’actes criminels perpétrés par des hommes semblait indiquer qu’il n’était plus possible de s’en remettre aux seuls hommes pour protéger les femmes. Celles-ci se devaient de prendre leur sort en main et d’assurer leur propre protection. »

Philip Kerr, Une enquête philosophique, Le Livre de Poche, 2013, p. 114.

Motivations initiales

Avoir lu presque toutes les aventures de Bernie Gunther, cela vous crée une sorte de « devoir » : celui de considérer avec une sorte de bienveillance les autres livres de l’auteur, ici Philip Kerr. C’est précisément ce qui fait que, depuis plusieurs années, Une enquête philosophique se trouvait dans mes étagères. Mais je ne l’avais pas encore lu. J’avais tenté le coup, une fois – mais je ne sais plus dans quelles circonstances, et j’avais rapidement considéré que ce n’était pas le bon livre au bon moment. Il s’est donc retrouvé « à fond de cale »… Et puis… occasion, larron… il est ressorti du « fond de PAL » !

Synopsis

2013. Dans un Londres dystopique, l’inspecteur principal Isadora « Jake » Jacowicz, licenciée en psychologie, lutte contre les crimes sériels en général commis par des hommes contre des femmes. Mais, à l’occasion d’un symposium à Francfort, où elle présente une communication consacrée à « la recrudescence du meurtre hollywoodien », au détriment du « meurtre à l’anglaise », elle fait la rencontre de la ministre Grace Miles, sous-secrétaire d’État à l’Intérieur.

Alors que l’animosité semble s’installer entre la policière et la politique, une nouvelle tombe : un meurtre a été commis dans la circonscription de la ministre, huitième victime d’un meurtrier qui s’en prend aux personnes présentes dans le fichier Lombroso. Ce dernier constitue la liste des hommes présentant une caractéristique du cerveau qui les prédispose au crime violent. Jake se retrouve chargée de l’enquête : la ministre semble y voir l’occasion soit de renforcer sa position grâce à un succès, soit à se débarrasser de Jake, en cas d’échec…

Avis

Ce livre a une particularité, qui n’est pas apparente à ce stade. L’histoire se déroule en 2013, c’est à dire l’année de cette édition au Livre de Poche, mais elle a été écrite et publiée en Angleterre en 1992. C’est donc une ville de Londres dystopique et futuriste que Philip Kerr décrit, avec un certain succès. En effet, s’il n’a pas anticipé le passage des disquettes et CD-Rom à la clé USB – qui, en 2013, utilisait encore un CD-Rom ? -, bien d’autres caractéristiques très actuelles sont assez justement décrites !

La société que nous décrit Kerr a connu un tournant sécuritaire ; la surpopulation carcérale a amené toute l’Europe a opter pour un système de « coma punitif », beaucoup moins coûteux et plus simple à mettre en œuvre que la construction de prisons ; le racisme semble avoir largement pris ses quartiers dans la société britannique, notamment depuis l’accueil massif de réfugiés hongkongais – rappelons que la Grande-Bretagne a rétrocédé Hong-Kong à la Chine en 1999, et si cela n’a pas généré, en réalité, d’exode massif, on a vu depuis une montée des contestations, jusqu’aux grandes manifestations de 2019 et 2020 – ; le monde semble également confronté à de grandes sécheresses…

La construction de ce livre est assez simple : les chapitres voient l’alternance de la description de l’enquête, à l’occasion de laquelle on suit Jake Jacowicz et l’équipe dont elle s’est entourée – un informaticien, un professeur de philosophie de Cambridge, en plus des policiers -, et le monologue intérieur du tueur, lequel philosophe beaucoup, donnant son sens au titre du livre.

J’avoue que je préfère nettement les chapitres à l’occasion desquels nous suivons Jake. Certains passages du monologue intérieur philosophique m’ont laissés sur ma faim. Je vous donne juste un exemple :

« Mais s’il existe une valeur qui ait de la valeur, il faut qu’elle soit hors de tout événement. La vérité, c’est que toutes les propositions sont d’égale valeur. C’est pourquoi il ne peut pas y avoir de propositions éthiques. L’éthique est transcendantale et ne se peut exprimer. En bref, l’éthique est impossible. »

Mon choix de passage n’est peut-être pas bon… encore eut-il fallu que je sois capable d’en juger. Ces passages sont importants, parce qu’ils permettent de comprendre, au moins en partie, la réflexion du meurtrier. Et, en effet, l’une des questions soulevées par ce livre est de savoir ce qu’il convient de faire d’hommes – ici, ce ne sont que des hommes, ce sont eux qui, privés d’une petite zone du cerveau, sont censés être prédisposés à la violence – dont on sait qu’ils peuvent passer à l’acte. Cela n’est pas sans rappeler certains débats autour des « fichés S », à l’occasion desquels certains semblaient prêts à enfermer des personnes simplement sur la base d’une possibilité de passage à l’acte…

Le personnage de Jake également est intéressant, dans sa détestation des hommes. Là aussi, ce n’est pas sans rappeler certains discours que l’on peut entendre de-ci, de-là sur les réseaux sociaux…

Le seul véritable regret que j’ai, à l’issue de cette lecture, c’est que l’on aurait pu imaginer un twist final absolument renversant. Je ne veux rien dire, pour ne pas spoiler, mais il me semble que, là, Philip Kerr aurait pu pousser le curseur…

Pour en savoir plus

Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

1 réflexion au sujet de “Une enquête philosophique”

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