Drame, Policiers, Récit historique

Topographie de la terreur

Chronique de Topographie de la terreur, de Régis Descott.

« Ça faisait longtemps qu’il n’avait pas été confronté à ce genre de scène et cette excitation particulière lui manquait. D’un coup d’œil il détailla l’ensemble. La victime, un quadragénaire aux cheveux bruns largement dégarnis, se trouvait ligotée sur une chaise face à un miroir en pied, les poignets et les chevilles tranchées, le sang vidé dans une bassine où baignaient ses pieds recouverts par le liquide noirâtre et séché. Une boule de papier lui gonflant les joues dépassait entre ses lèvres. »

Régis Descott, Topographie de la terreur, Éditions de l’Archipel, 2023, p. 55.

Motivations initiales

C’est dans le cadre de notre partenariat avec les Éditions de l’Archipel que nous avons reçu ce livre qui sera en librairies dans 3 jours. Nous profitons pour les remercier de nous offrir cette occasion !

Synopsis

Berlin, 1943. La bataille de Stalingrad, qui a coûté la vie à plus de 1,2 millions de personnes, civils et militaires, s’est soldée par ce qui restera l’une des plus grandes défaites de l’armée allemande sur le front de l’Est. Mais c’est également peut-être le tournant stratégique de la guerre. Hitler, en Allemagne, a décrété la « guerre totale ». Toutes les forces et toutes les ressources de la nation doivent être consacrée à la guerre.

Bientôt, la ville de Berlin sera déclarée comme définitivement débarrassée des derniers juifs, mais également des malades incurables, handicapés, homosexuels. Pourtant, certains parviennent encore à se cacher, et les rafles ne suffisent pas à tous les arrêter.

Gerhard Lenz est commissaire à la Kripo – police criminelle -, se voit confier une enquête : un psychiatre a été assassiné. Il retrouve avec une forme de plaisir le travail qu’il aime et dans lequel il est bon : enquêter. Mais, au même moment, il découvre que la jeune juive avec laquelle il a eu une aventure, Flora, est enceinte de lui. Il faut tenter de la protéger… au risque de ruiner sa carrière !

Ce que Gerhard Lenz ignore encore, c’est que cette enquête va l’emmener vers des horizons auxquels il ne s’attend pas… et qui sont également particulièrement dangereux !

Avis

Pour ceux d’entre vous qui nous suivent régulièrement, vous savez que, chez Ô Grimoire, nous avons adoré la série de Philip Kerr et son héros récurrent, l’ex-commissaire de la Kripo, Bernie Gunther. Ainsi, en commençant ce livre, tout est possible : Gerhard Lenz est-il aussi attachant que Bernie Gunther, l’un peut-il éclipser l’autre, une comparaison aussi proche ne risque-t-elle pas de nuire à l’un ou à l’autre ? C’est donc avec des interrogations que cette lecture a commencé.

Commençons par le seul point qui, pendant une partie de ma lecture – essentiellement la première moitié du livre -, a un petit peu nui à la fluidité du récit. Je ne voudrais pas que cela apparaisse comme une critique, car le travail de l’auteur, pour se documenter et étayer son intrigue, sont notables et remarquables. Il y a néanmoins un écueil : lorsque vous avez, précisément, creusé un sujet, que vous vous appuyez sur des archives, comme, par exemple, les « journaux intimes » d’un certain nombre de personnes de l’époque – des récits que l’auteur évoque dans sa note finale et dont on devine à quel point ils doivent être déchirants -, il peut être difficile de s’en détacher.

Et, en effet, j’ai eu ce sentiment, dans la première moitié du livre, que, par moment, l’auteur cédait à une sorte d’exercice d’érudition. Sur la cinquantaine de notes de bas de page que compte le livre, une bonne partie est consacrée à traduire des noms de lieux, des intitulés d’organismes de la machine mortifère nazie. Or ce ne sont pas ces notes qui sont – de mon point de vue – les plus intéressantes. Il n’aurait pas forcément été grave de mettre directement dans le récit les noms francisés. Cela aurait été un petit peu moins exact historiquement, mais probablement beaucoup plus fluide à la lecture. Les autres notes, au contenu plus culturel (des indications sur des chants, sur des personnalités du Berlin de l’époque…) étaient bien plus intéressantes.

Une partie de l’intérêt de ce livre est de mettre en lumière une partie de la mécanique nazie qui est plus rarement exposée : la volonté systémique d’élimination des « inutiles », au mépris des droits humains les plus élémentaires, avec la mise en place d’une véritable administration, pilotée par des médecins, chargés de trier ceux que l’on allait supprimer… C’est glaçant, évidemment, même si l’on ne peut s’en étonner, et si l’on sait, naturellement, qu’Hitler n’en avait pas qu’après les Juifs. J’ai également découvert le Service de recherche des juifs, et deux personnages d’une grande noirceur, Stella Goldschlag et Rolf Isaaksohn, des juifs qui se sont spécialisés dans l’identification de clandestins, pour les livrer aux nazis… Ne pas être un héros n’oblige pas non plus à se vautrer dans la trahison, et pourtant…

Gerhard Lenz est pris dans une tenaille infernale. Il n’a pas la vocation d’un héros, il sait, parfois, détourner les yeux, que ce soit pour éviter de se retrouver pris entre le marteau et l’enclume, ou pour laisser s’enfuir un vieux travailleur juif surpris à l’occasion d’une rafle. Son attirance pour Flora, même si le début de leur histoire ne nous est pas racontée, n’est pas née de sa volonté de la sauver, mais d’une réaction chimique incontrôlable. En cela, il est assez proche de Bernie Gunther – et, très probablement, de beaucoup d’individus qui, sans être des salauds, n’ont pas non plus la vocation d’être des martyrs…

Un passage du livre, que je ne préciserai pas pour ne pas spoiler, amène aussi – du moins cela a-t-il été le cas pour moi… – à se poser la question de savoir jusqu’où la fin peut ou non justifier les moyens. Pour ceux qui liront ce livre, disons simplement qu’il s’agit d’une scène qui se déroule durant un bombardement, dans un bâtiment qui risque de s’effondrer. Et la réponse n’est pas forcément aussi évidente qu’il y parait.

Alors, êtes-vous prêts à venir, vous aussi, arpenter les moments et les lieux les plus noirs de Berlin en 1943, en proie à la folie nazie ? Si c’est le cas, rendez-vous dans votre librairie préférée !

Pour en savoir plus

Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

3 réflexions au sujet de “Topographie de la terreur”

  1. Je ne suis habituellement pas très polar mais le contexte de cette oeuvre me rend vraiment curieuse… Merci pour cette super chronique qui me donne totalement envie d’aller m’acheter ce livre !! Encore un livre qui s’ajoute à ma WL 😉

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