Bandes dessinées

Silent Jenny

Chronique de Silent Jenny, de Mathieu Bablet.

« Mais je suis épuisée par ce monde et je n’ai plus la force d’y faire face. Ni d’en faire partie. »

Mathieu Bablet, Silent Jenny, Éditions Rue de Sèvres, 2025, p. 255.

Motivations initiales 

Pour le dire franchement, Silent Jenny n’est pas du tout le type de bande dessinée vers lequel je me (re)tourne habituellement. L’univers post-apocalyptique, les vaisseaux mécaniques, la science-fiction dystopique — tout cela est assez éloigné de mes lectures habituelles. Et pourtant, il m’a suffi de quelques pages pour comprendre que Mathieu Bablet avait encore frappé fort. Ce n’est pas seulement un récit d’anticipation : c’est une méditation sur le vivant, sur la mémoire du monde, sur ce qui reste quand tout s’effondre.

Synopsis 

Sur une Terre désertée, stérile et presque muette, Jenny, biologiste au service de la société Pyrrhocorp, parcourt les ruines d’un monde où la vie a presque disparu. Sa mission : retrouver les traces génétiques de l’abeille, disparue depuis plusieurs siècles. L’enjeu est colossal — sans pollinisation, plus de récoltes, plus de survie possible pour les rares humains encore en vie.
Jenny vit à bord du Cherche-Midi, une immense cité-vaisseau errante qui sillonne la planète à la recherche de ce qui pourrait sauver l’humanité. Ces villes mobiles, appelées monades, sont le dernier refuge de groupes humains condamnés à se déplacer sans fin pour échapper à la désolation. Ces micro-sociétés nomades ont chacune développé leurs propres croyances, leurs rituels et leurs modes d’existence — parfois pacifiques, souvent violents.

Dans cet univers fragmenté, où la nature s’est tue, Jenny cherche plus qu’un ADN : elle cherche un sens. Son exploration extérieure devient une quête intérieure, un voyage vers la part la plus infime et la plus essentielle d’elle-même.

Avis 

Silent Jenny est une œuvre vertigineuse. Sous sa surface de récit d’aventure futuriste, c’est une fable profondément humaine, traversée par une mélancolie immense et une réflexion philosophique sur la condition humaine. Mathieu Bablet maîtrise l’art de l’équilibre entre la grandeur visuelle et l’introspection. Le monde qu’il imagine est à la fois fascinant et terrifiant : des cités mécaniques aux allures de cathédrales de métal, des étendues désertiques à perte de vue, des civilisations fragmentées qui se recomposent dans le chaos. Tout semble à la fois révolu et renaissant.

L’emploi du mot monade est un coup de génie. Au-delà du simple jeu de mots avec nomade, Bablet fait de cette notion un symbole : la monade, en philosophie, c’est l’unité indivisible, le tout contenu dans la partie. Dans son récit, chaque vaisseau, chaque groupe humain, chaque être devient une monade : une petite entité close, autosuffisante, mais dépendante du monde qu’elle traverse. Cette lecture métaphysique donne au livre une densité conceptuelle rare dans la bande dessinée contemporaine.

Visuellement, c’est un choc. Bablet a ce talent unique pour concevoir des univers entiers avec une cohérence absolue. Chaque planche est une explosion de détails : paysages désertiques, architectures mouvantes, machines délabrées, visages marqués par la fatigue. Le trait, précis et nerveux, capture la monumentalité de ce monde en ruine tout en préservant une douceur infinie dans le regard de Jenny. Les couleurs jouent un rôle fondamental : elles rythment le récit, traduisent les états d’âme. Les tons ocres et gris évoquent la poussière et la disparition, les bleus et les verts, rares, deviennent des éclats d’espoir. Certaines séquences muettes sont d’une intensité bouleversante : le silence de l’espace, un insecte fossilisé, un regard perdu sur l’horizon.

Mais Silent Jenny n’est pas qu’un spectacle visuel. C’est un texte sur la fragilité de l’humain et la possibilité de la beauté dans le désastre. Bablet parle de fin du monde, mais aussi de lien, de communauté, d’amour. Jenny incarne l’espoir silencieux : celui d’une femme qui cherche à comprendre encore, même quand tout semble perdu. Elle est à la fois la dernière biologiste et la dernière rêveuse.

Il y a dans ce livre quelque chose de profondément poétique : une lenteur, une gravité, une écoute du monde. On sent l’influence du cinéma d’animation japonais (Miyazaki en tête), mais aussi celle de la science-fiction européenne la plus humaniste. C’est une œuvre totale, exigeante, qui demande une lecture lente, presque méditative.

Silent Jenny est un chef-d’œuvre visuel et philosophique. Mathieu Bablet y déploie tout son talent pour raconter l’effondrement et la persistance, la mort et la mémoire. Ce n’est pas une bande dessinée d’anticipation : c’est une fable sur la survie de l’humain et sur la responsabilité que nous avons envers le vivant.

Même si le genre n’est pas celui que j’affectionne, j’ai trouvé cette bande dessinée admirable et bouleversante. Parce que c’est grand, ambitieux, profond — et terriblement actuel. Une œuvre essentielle, à lire pour réfléchir, ressentir, et se souvenir que, tant qu’il y a une abeille, une main, un regard, tout n’est pas perdu.

Pour en savoir plus

Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

Laisser un commentaire