Chronique de La dent – La décolonisation selon Lumumba, de Nicolas Pitz & Pierre Lecrenier.
« Les belges et les congolais sont tous des citoyens, comme les wallons et les flamands, et ils doivent vivre côte à côte, dans une ambiance de franche fraternité. »
Nicolas Pitz & Pierre Lecrenier, La dent – La décolonisation selon Lumumba, Glénat, 2025, p. 57.
Motivations initiales
Je dois reconnaître que, sans le cadre du Prix BD Fnac France Inter, cette bande dessinée ne m’aurait peut-être pas attiré l’œil. Le sujet me semblait austère, trop historique peut-être. Et pourtant, dès les premières pages, on est happé. La dent – La décolonisation selon Lumumba est une œuvre qui dépasse le simple récit biographique : c’est un livre qui éclaire, qui instruit et qui bouleverse. Je ne connaissais presque rien à l’histoire de la décolonisation du Congo belge, et ce livre me laisse une empreinte profonde.
Synopsis
Le récit s’ouvre sur une scène glaçante : un vieil homme, belge, ancien mercenaire, exhibe devant la caméra deux dents qu’il affirme avoir arrachées à la mâchoire de Patrice Lumumba, premier Premier ministre du Congo indépendant. Ces deux fragments d’os deviennent le symbole d’une mémoire coloniale encore béante, d’un passé que l’Europe n’a jamais vraiment affronté.
À partir de ce point d’ancrage, Nicolas Pitz et Pierre Lecrenier remontent le fil d’une vie hors du commun. Dans le Congo des années 1950, Patrice Lumumba fait partie de cette infime élite noire appelée les « évolués », instruits, francophones, intégrés dans l’administration coloniale. Intelligent, curieux, orateur-né, Lumumba croit d’abord à la possibilité d’un dialogue avec la puissance coloniale. Mais son expérience du racisme, des humiliations et des inégalités le conduit peu à peu à la révolte.
Le livre retrace cette évolution : du fonctionnaire respecté au militant nationaliste, du prisonnier politique au chef du gouvernement d’un pays qui tente de naître. Lorsque le Congo accède à l’indépendance en 1960, Lumumba incarne l’espoir d’un continent tout entier. Mais les ingérences étrangères, la corruption, la guerre civile et les rivalités internes précipitent sa chute. Son assassinat, le 17 janvier 1961, fait de lui un martyr de la liberté africaine.
Avis
Lire La dent est une expérience à la fois intellectuelle et émotionnelle. On y apprend, on y réfléchit, mais surtout, on y ressent. Nicolas Pitz et Pierre Lecrenier ont choisi un angle juste : celui de la pédagogie claire, sans simplification. Le découpage en chapitres rend la lecture fluide, presque romanesque, malgré la densité du propos. Chaque séquence s’enchaîne naturellement, dans un équilibre parfait entre le récit historique et la narration personnelle.
Le texte est précis sans être froid, documenté sans être pesant. On comprend les enjeux politiques, les tensions ethniques, les jeux de pouvoir internationaux, mais on reste au plus près de l’homme. Lumumba n’est jamais figé en icône : il demeure un être de chair, idéaliste, passionné, souvent seul dans son combat.
Le dessin de Pierre Lecrenier est superbe. Son trait souple, presque organique, évite la raideur documentaire. Les couleurs chaudes dominent, contrastant avec la dureté du sujet. Les ocres, les jaunes, les rouges profonds créent une atmosphère vibrante, solaire, qui restitue à la fois la chaleur du continent africain et la vitalité des idées portées par Lumumba.
Le choix de ne pas délimiter strictement les cases donne une sensation de fluidité visuelle, comme si le récit respirait librement. Cette absence de cloisonnement renforce la dimension poétique du livre : elle évoque une mémoire qui affleure, qui déborde, qui refuse d’être contenue.
Ce mélange de rigueur historique et de douceur graphique crée un équilibre rare. On ressort de cette lecture à la fois ému, révolté et admiratif. Admiratif d’un homme, d’un destin, mais aussi du travail des auteurs qui ont su rendre ce sujet accessible sans jamais le simplifier.
La dent – La décolonisation selon Lumumba est une œuvre forte, essentielle, et d’une grande humanité. Elle rappelle que la décolonisation n’est pas une page tournée, mais une mémoire encore vive, qui interroge notre rapport à l’Histoire et à la justice. Nicolas Pitz et Pierre Lecrenier signent un album à la fois nécessaire et lumineux, qui nous fait réfléchir sans didactisme et nous touche profondément.
Une bande dessinée à mettre entre toutes les mains : pour découvrir, comprendre, et ne pas oublier.
Pour en savoir plus
Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

