Bandes dessinées

Electric Miles

Chronique de Electric Miles, de Fabien Nury & Brüno.

« Votre cerveau prétend que si, et quoi qu’il vous dise, vous croyez que c’est vrai. Mais si mon cerveau dit le contraire, je vous ai donc pas pincé… N’est-ce pas ? »

Fabien Nury & Brüno, Electric Miles, Glenat, 2025, p. 47.

Motivations initiales 

J’étais curieuse de découvrir ce nouveau projet du duo Nury / Brüno, tant leur manière d’explorer le polar, le récit noir et la fiction américaine a su, par le passé, créer des univers cohérents et mémorables. Tyler Cross avait cette brutalité sèche et cette précision narrative qui en faisaient une œuvre marquante. Avec Electric Miles, j’avais envie de voir jusqu’où les auteurs seraient capables de décaler leur propre formule, de la tordre, de la contaminer avec d’autres genres. Le point de départ — un écrivain disparu des radars, un agent littéraire trop enthousiaste, un manuscrit prétendument dangereux — avait tout d’un piège narratif prometteur.

Synopsis 

À la fin des années 1940, Los Angeles est encore traversée par les ombres de la guerre. Dans une boutique où s’empilent comics et pulps bon marché, Morris Millman, agent littéraire un peu trop sûr de lui, croise par hasard Wilbur H. Arbogast, auteur autrefois prolifique, désormais réduit à une silhouette fatiguée. Millman, persuadé de tenir une chance de relancer sa carrière, le presse : a-t-il un texte inédit, un fragment, une idée à vendre ?
Arbogast hésite. Il parle d’un livre inachevé, d’une sorte de révélation. Mais ce texte-là — affirme-t-il — ne peut être lu sans risque. Le manuscrit est toxique. Il abîme. Il détruit.
Millman, fascinée par la simple idée d’exclusivité, n’écoute pas les mises en garde. Ce qu’il convoite, ce n’est pas un roman : c’est une porte d’entrée vers Hollywood, l’illusion de pouvoir façonner un mythe. Ce qu’il ignore, c’est que son insistance réveille chez Arbogast une ambition bien plus vaste et bien plus dérangeante que celle d’un écrivain en manque de reconnaissance : la volonté de fonder une foi nouvelle, de bâtir une doctrine, de façonner un monde. À partir de ce moment, le récit bascule lentement. De polar feutré, on glisse vers un territoire hybride, où la manipulation psychologique, le fantastique et la paranoïa s’entrelacent.

Avis 

Nury et Brüno signent ici une œuvre étonnante, à la croisée du roman noir et du récit métaphysique. La première partie suit les codes du genre avec une maîtrise impressionnante : ambiance nocturne, silhouettes longilignes, dialogues ciselés, décors anguleux. Le lecteur s’installe dans un univers familier. Et puis, comme une perturbation progressive dans un film trop bien huilé, le récit dévie.

Cette bascule est l’une des grandes réussites d’Electric Miles. Le polar s’ouvre sur une strate de fantastique qui ne tient jamais du choc, mais plutôt d’une infiltration lente. Tout se contamine : le comportement d’Arbogast, la perception de Millman, la couleur même des pages. On glisse insensiblement vers un climat hallucinatoire.

L’idée du “livre qui tue” pourrait se prêter à l’excès ou au grotesque ; ici, elle devient une métaphore acerbe du pouvoir que certains hommes veulent exercer par les mots. Arbogast n’est pas un simple écrivain brisé : c’est une figure dangereuse, dont le silence, les regards et les certitudes construisent une tension qui ne cesse de monter. Nury ne cherche pas à coller à l’histoire de Hubbard, mais s’en inspire pour réfléchir à la mécanique du charisme, à la croyance, et à ce besoin qu’ont certains de modeler la pensée des autres.

Le dessin de Brüno porte cette transformation à lui seul. Son trait est coupant, ses aplats noirs imposants, mais il sait également dérégler ses propres codes. Le récit commence dans un noir et blanc quasi classique, à peine teinté. Puis les couleurs s’immiscent, se saturent, se dérèglent, jusqu’à atteindre une intensité presque psychédélique. Cette évolution visuelle, maîtrisée au millimètre, raconte à elle seule la perte de repères des personnages.
On retrouve le sens du rythme qui faisait la force de Tyler Cross, mais ici, la violence n’est plus physique : elle est mentale, conceptuelle, presque spirituelle. Moins spectaculaire, mais plus inquiétante.

Ce premier tome est à la fois exigeant et accessible. Il joue avec les codes, change de vitesse, installe quelques fausses pistes. On comprend pourquoi une première lecture peut dérouter : on croit lire un polar, et l’on se retrouve dans un conte noir sur la manipulation et la foi dévoyée. Relu à froid, le récit révèle toute sa construction interne, son cynisme calme, sa réflexion sur la création — et sa capacité à ébranler.

Electric Miles est une œuvre ambitieuse, sombre, surprenante. Nury et Brüno dépassent le cadre du polar pour offrir une méditation troublante sur le pouvoir des récits, l’emprise, et la tentation messianique. Visuellement, c’est une leçon de mise en scène. Narrativement, un terrain mouvant, mais passionnant. Un début de série qui promet beaucoup — et qui confirme, une fois de plus, la capacité du duo à se réinventer.

Pour en savoir plus

Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

Laisser un commentaire