Chronique de La terre verte, de Hervé Tanquerelle, Alain Ayroles & Merlet.
« Si un jour tu deviens roi; suis mon conseil : préfère des hommes liges médiocres, qui te doivent tout, à de brillants lieutenants aux dents longues. »
Hervé Tanquerelle, Alain Ayroles & Merlet, La terre verte, Delcourt, 2025, p. 183.
Motivations initiales
Ayroles et Tanquerelle réunis pour un récit situé à la lisière de l’Histoire et de la légende, dans les terres gelées du Groenland médiéval : difficile de résister. Le cadre m’intriguait autant que l’ambition annoncée. J’avais envie de voir comment les auteurs allaient raconter la fin d’un monde isolé, celui des derniers Vikings, et ce que leur imaginaire allait faire de cette époque charnière. Le point d’entrée — un homme mystérieux venant bouleverser l’équilibre fragile d’une communauté au bord de l’effondrement — avait quelque chose de profondément romanesque.
Synopsis
À la fin du Moyen Âge, une poignée de familles scandinaves survivent tant bien que mal sur les côtes glacées du Groenland, dans ce territoire que leurs ancêtres avaient nommé “Terre verte” par optimisme ou par défi. Les hivers s’allongent, les ressources se raréfient, les échanges avec l’Europe deviennent vitaux.
C’est dans ce contexte que débarque Richard, un homme voûté, marqué par un passé que personne ne parvient à lire. Les habitants l’observent avec méfiance, mais son intelligence tactique, sa voix persuasive et une forme de séduction trouble lui ouvrent rapidement les portes du pouvoir local.
Richard navigue entre l’évêque fraîchement arrivé, deux comtes rivaux et une communauté qui cherche désespérément un équilibre. Peu à peu, il influence, manipule, dresse les uns contre les autres. Dans cet univers où chaque ressource compte, il avance comme un joueur d’échecs déplaçant ses pièces sans trembler.
Mais sous la glace, il y a la faille. Derrière le stratège, il y a un homme animé par un désir brûlant de reconquête. Richard n’est peut-être pas cet exilé sans attaches qu’il prétend être. Et sa présence, loin d’apporter une issue, rapproche chaque jour la Terre verte de sa chute.
Avis
Ce qui frappe immédiatement, c’est la puissance romanesque du récit. Alain Ayroles tisse une intrigue ample, structurée en chapitres, qui fait monter la tension scène après scène. Il s’empare de l’Histoire pour interroger les mécanismes intemporels du pouvoir : la séduction, la manipulation, la flatterie, l’obsession de dominer. Richard devient le prisme à travers lequel se révèle toute la fragilité d’une société déjà condamnée par le climat et par la fin d’un équilibre ancestral.
Le récit est d’autant plus fort qu’il ne sacrifie jamais la nuance. On y croise des figures marquantes :
– un vieux charpentier qui sait ce que la mémoire collective coûte à préserver,
– une chasseuse brillante, instinctive et libre,
– un barde qui dit ce que les autres taisent,
– des dirigeants qui naviguent entre orgueil, peur et aveuglement.
Chaque personnage contribue à composer une mosaïque humaine d’une grande richesse.
Sur le plan visuel, le travail de Tanquerelle est somptueux. Son trait, précis et généreux, restitue à merveille la rudesse du Groenland : falaises abruptes, banquise sculptée par la lumière, maisons de tourbe accrochées au relief. Il parvient à rendre cette terre à la fois majestueuse et vulnérable. Les couleurs d’Isabelle Merlet sont un atout déterminant : palette froide mais jamais monotone, nuances délicates dans les ombres, explosions de lumière lors des rares moments de chaleur ou de tension. La banquise vit, respire, craque.
L’album trouve une résonance très contemporaine. À travers l’agonie d’une colonie isolée, Ayroles interroge notre propre rapport au pouvoir, à l’exploitation, à l’écologie, à la cupidité humaine. Ce qui se joue au Groenland médiéval ressemble étrangement à ce qui se rejoue aujourd’hui sous d’autres latitudes. Et le personnage de Richard — figure fascinante, monstrueuse et tragique — devient une allégorie de tous ceux qui, au nom de leur ambition, détruisent ce qu’ils prétendent sauver.
La Terre verte est un récit ample, maîtrisé et profondément actuel malgré son cadre historique. Une grande bande dessinée, à la fois dramatique, politique et introspective.
Ayroles signe un scénario d’une intensité rare, et Tanquerelle l’illumine de planches magnifiques. Cet ouvrage impose son univers et laisse une empreinte durable — avec, en filigrane, une question essentielle : combien de temps une société peut-elle survivre lorsque son salut dépend d’hommes prêts à tout pour prendre le pouvoir ?

