Chronique de Là où tu vas – Voyage au pays de la mémoire qui flanche, d’Étienne Davodeau.
« Pour les proches, ce sont des situations difficiles qu’ils ont du mal à accepter ! Ils ne savent pas comment agir. C’est très compliqué pour eux. Pas question qu’on les fasse culpabiliser. »
Étienne Davodeau, Là où tu vas – Voyage au pays de la mémoire qui flanche, Futuropolis, 2025, p. 79.
Motivations initiales
Lire Étienne Davodeau, c’est toujours retrouver une forme d’évidence. Il fait partie de ces auteurs capables d’observer la société avec une humanité rare, sans jamais juger ni forcer l’émotion. Pourtant, avec Là où tu vas, je ne m’attendais pas à être autant bouleversée. Le sujet – la maladie d’Alzheimer, le soin, la perte de mémoire – me touchait déjà personnellement, mais je ne pensais pas que Davodeau en tirerait une œuvre aussi intime, pudique et universelle.
Synopsis
Françoise Roy accompagne chaque jour des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et leurs proches. Elle les écoute, les aide, les soutient, réapprend avec eux les gestes simples du quotidien. Son métier, souvent invisible, demande une patience infinie et une attention constante. Étienne Davodeau, son compagnon depuis de nombreuses années, a toujours été fasciné par ce travail. Il lui demande un jour de le laisser témoigner, de lui ouvrir la porte de ces vies fragiles. Françoise refuse : il y a là quelque chose de trop intime, trop sacré.
Privé de l’observation directe qu’il affectionne d’habitude, Davodeau recompose le récit autrement. À partir de leurs échanges, de leurs discussions, de la mémoire de sa compagne. Il reconstitue, par le dessin et la parole rapportée, ce qu’il ne peut pas filmer : la délicatesse du geste soignant, la fatigue, la tendresse, l’humour parfois, et ce courage tranquille qui consiste à rester présent auprès de ceux qui s’effacent.
Avis
Là où tu vas est un livre d’une justesse bouleversante. Davodeau, qu’on connaît pour Les Ignorants, Rural ou Cher pays de notre enfance, signe ici un récit à la fois personnel et universel. Il ne documente pas un métier : il rend hommage à une vocation.
La grande force de cet album, c’est sa sobriété. Pas de pathos, pas de mise en scène excessive. Juste des gestes, des regards, des silences. On y sent l’amour, mais aussi la fatigue, la solitude, la nécessité. Françoise Roy devient le fil conducteur d’une réflexion sur le soin comme acte de résistance et de dignité.
Davodeau parvient à restituer la parole de sa compagne avec une justesse remarquable. À travers ses mots, on entend la voix de toutes les soignantes, de tous les aidants, souvent invisibles dans nos sociétés pressées.
Le dessin, fidèle à son style, reste épuré, expressif, profondément humain. Les visages sont marqués, les postures pleines de vie, les espaces baignés de lumière douce. Rien n’est appuyé, tout respire la bienveillance et la pudeur. Les planches alternent entre le récit intime et la réflexion plus large sur la société : comment nous traitons nos aînés, nos malades, nos soignants.
Ce livre rappelle que la bande dessinée peut aussi être un espace de reconnaissance, de réparation symbolique.
En tant que lectrice, j’ai été profondément touchée. J’ai repensé à mon grand-père, à cette lente disparition de soi que la maladie impose. Davodeau et Roy ne cherchent pas à embellir la vieillesse : ils la regardent en face, dans sa fragilité, sa dureté et sa beauté. Leur livre est un acte d’amour, mais aussi un cri lucide sur le monde dans lequel nous vivons.
Car Là où tu vas est aussi un texte politique – sans jamais le dire. Derrière chaque scène de soin se profile une question essentielle : quelle place accordons-nous à la dignité humaine, à la solidarité, à ceux qui prennent soin des autres ? À l’heure où les budgets se réduisent et où le mot “soin” devient un chiffre comptable, Davodeau et Roy rappellent que le soin est d’abord un lien, un regard, une présence.
Ce livre est à la fois triste, lumineux, et d’une incroyable douceur. On y retrouve la tendresse du quotidien, l’humour qui résiste à la douleur, et cette humanité discrète qui traverse toute l’œuvre de Davodeau.
Là où tu vas est un chef-d’œuvre de délicatesse. Un récit d’amour, de soin et de mémoire. Étienne Davodeau signe ici l’un de ses albums les plus intimes et les plus nécessaires. C’est un hommage à tous ceux qui veillent, qui accompagnent, qui refusent de détourner le regard.
Une bande dessinée profondément humaine, essentielle, qui laisse en soi une trace durable — celle de la reconnaissance.

