Chronique de La Course du siècle, de Kid Toussaint et José Luis Munuera.
« – Comme le démontre la phrénologie, les peuples indigènes tels que les Pygmées ou les Igorots ne peuvent développer une intelligence telle que la nôtre…
– Encore un truc de blancs…
– Nos Indiens américanisés pourront eux s’en approcher grâce à notre éducation. »
Kid Toussaint et José Luis Munuera, La Course du siècle, Éditions du Lombard, 2023, p. 20.
Motivations initiales
Cet album nous a été adressé par les Éditions du Lombard, voilà quelques semaines. Il relate ce qui, en 4e de couverture, est décrit comme « la course la plus improbable de l’histoire du sport », et, en l’occurrence, le marathon des Jeux Olympiques de 1904, à Saint-Louis, dans le Missouri, à l’occasion de la troisième édition de ces Jeux relancés par le baron Pierre de Coubertin…
Synopsis
Frustrés d’avoir vu, lors de la deuxième édition des Jeux Olympiques, organisée à Paris, un trop grand nombre de français l’emporter, les américains, et plus particulièrement James E. Sullivan, rival de Coubertin – lequel ne s’est pas déplacé pour assister à cette première édition hors d’Europe -, sont décidés à ce que leurs athlètes dominent la compétition. Cela ne sera pas forcément si compliqué, puisque seules douze nations (contre vingt-quatre à Paris) seront finalement présentes, et surtout en sachant que, sur les 651 athlètes présents, 523 étaient américains ! Et, en effet, 76 des 97 titres mis en jeu sont remportés par des sportifs locaux (231 médailles sur 280 attribuées) !
Mais la course qui, à elle seule, présente le plus de bizarreries – on pourrait même dire d’irrégularités – est sans conteste celle du marathon. À elle seule, elle a failli provoquer la disparition du marathon lors des Jeux Olympiques, et a été déclarée par le CIO, quelques années plus tard, la « plus étrange course de l’histoire olympique »…
C’est cette course que Kid Toussaint – au scénario – et José Luis Munuera racontent ici.
Avis
Tout semble avoir été réuni pour, en effet, faire de cette course la plus étrange, la plus délirante, et peut-être la moins sportive de l’histoire des Jeux Olympiques.
James E. Sullivan, pour commencer, semble avoir été un drôle d’oiseau, ouvertement raciste – en organisant, en marge des Jeux et de l’exposition universelle qui se déroulaient la même année à Saint-Louis, des journées anthropologiques, ouvertement destinées à démontrer la supériorité de la race blanche -. Il a également choisi de faire courir le marathon dans des conditions difficiles, sans donner d’accès à des ravitaillements en eau, pour étudier la résistance des athlètes aux privations. Enfin, il trouvait acceptable que des athlètes se « dopent » : le vainqueur est ainsi le premier champion olympique dont le dopage est avéré (il a reçu deux doses de strychnine pendant la compétition !).
Chaque personnage est à part, improbable, étonnant. De celui qui a initialement été déclaré vainqueur, mais qui a parcouru une partie du trajet en voiture (!), et qui, une fois découvert, a dit avoir voulu faire une blague à ses concurrents ; du vainqueur, dopé, en proie à des hallucinations et qui a été porté par ses assistants pour franchir la ligne et aurait pu être disqualifié pour cela ; du deuxième, qui courait pour un club américain mais était en réalité français – ce qui a valu à la France, 116 ans plus tard, de se voir attribuer dans le palmarès une médaille d’argent alors même qu’elle n’avait pas de délégation… ; du quatrième, enfin, qui sans véritable entraînement, sans équipement – un autre concurrent a découpé son pantalon pour en faire un ersatz de short -, après avoir mangé des pommes, et – dit la légende – fait une sieste…
Avec cette drôle d’équipe, il n’est guère étonnant que cette édition du marathon des Jeux Olympiques soit celle qui a été remportée avec le temps le plus médiocre, presque 3h30 de course pour le vainqueur (le deuxième moins bon temps étant tout de même inférieur de près d’une demie-heure). Mais elle est également la plus romanesque, la plus improbable, la plus folle !
Cette bande dessinée est vraiment l’occasion de replonger à une époque et dans des circonstances que l’on n’imagine plus. Alors, cela vous dit de faire un petit tour à Saint-Louis, Missouri ?
Pour en savoir plus
Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

