Chronique de Rouge signal, de Laurie Agusti.
« La malédiction du féminisme. C’est une lutte ouverte. Plus de respect. Elles savent qu’elles ont l’ascendant sexuel. »
Laurie Agusti, Rouge signal, Éditions 2042, 2025, p. 100.
Motivations initiales
Je n’avais pas vu passer cet album… Remarque, même si je l’avais vu, je ne pense pas qu’il aurait rejoint ma PAL… Encore une fois, être juré(e) d’un prix littéraire, ça ouvre vraiment nos horizons !
Synopsis
Dans une rue anonyme, deux mondes se font face sans jamais se rencontrer. D’un côté de la vitrine, Marley, Clara, Lulu et Evi travaillent dans leur onglerie. Leurs journées s’écoulent entre confidences, rires, échanges sur l’amour, la sexualité ou les injustices du quotidien. C’est un espace de sororité, un lieu où la parole circule librement, où les couleurs se choisissent comme des humeurs.
De l’autre côté de la rue, dans un appartement terne, Alexandre s’enferme dans sa solitude. Il travaille dans une société de matériel artistique, mais son existence semble figée, monotone. Il regarde le monde à travers son téléphone, nourrit sa frustration sur des forums, se laisse contaminer par la rhétorique viriliste de communautés d’incels. Jour après jour, son regard se durcit, sa rancune se renforce.
Entre ces deux univers, la tension monte. Les femmes ne voient pas le danger ; l’homme se perd dans ses obsessions. Laurie Agusti met en scène, avec une retenue glaçante, la naissance d’une haine ordinaire — celle qui se construit dans le silence, à force d’isolement et d’orgueil blessé.
Avis
Rouge signal est une œuvre d’une rare subtilité. Laurie Agusti parvient à traiter d’un sujet social brûlant sans jamais le surligner, en laissant les images parler d’elles-mêmes. L’album s’installe lentement, dans un rythme presque hypnotique. Les dialogues des quatre jeunes femmes forment un chœur, un murmure continu qui résonne dans la banalité du quotidien, tandis que, de l’autre côté, la parole masculine se délite dans l’enfermement et la rancune. Cette construction en miroir est d’une grande intelligence narrative : elle capte les dynamiques contemporaines de genre sans didactisme, simplement par le contraste.
Le graphisme est somptueux. Laurie Agusti utilise la gouache comme peu d’auteurs savent le faire. Les couleurs, dominées par des tons rouges, ocres et rosés, donnent une chaleur presque charnelle à l’ensemble. L’œil circule avec plaisir d’une page à l’autre, porté par la douceur des formes et la richesse des textures. L’autrice varie les rythmes visuels : certaines séquences sont découpées en une multitude de petites cases qui captent les détails du quotidien, tandis que d’autres s’étendent sur de grandes pleines pages muettes où le silence devient presque inquiétant. Cette alternance crée une tension constante entre beauté et malaise, entre lumière et ombre.
La mise en scène de l’espace joue un rôle essentiel : le salon d’onglerie est baigné de couleurs vives, de gestes précis, d’intimité partagée. L’appartement d’Alexandre, lui, se vide progressivement de toute humanité. C’est dans ce contraste que réside la force du livre : tout se dit sans affrontement direct, à travers des regards, des cadres, des distances. Le signal rouge, c’est celui du danger latent, de la dérive qui s’installe sans bruit, au coin de la rue, dans l’écran d’un téléphone, dans le regard d’un homme qui ne comprend plus le monde.
La beauté plastique de l’album, son calme trompeur, la justesse de sa mise en scène sont juste époustouflants. Rouge signal ne cherche pas à provoquer : il invite à observer, à ressentir, à réfléchir. C’est une œuvre qui s’infiltre lentement, qui dérange sans crier. Cependant, cette retenue peut aussi laisser une impression de distance : les personnages restent un peu opaques, volontairement contenus, comme si l’autrice refusait de nous livrer leurs émotions les plus intimes. Cette pudeur, si elle participe à la cohérence esthétique de l’ensemble, peut aussi frustrer. On voudrait parfois pénétrer plus avant dans la conscience d’Alexandre, ou comprendre davantage ce que ressentent ces quatre femmes qui, elles aussi, naviguent dans un monde d’injonctions et de regards.
Mais c’est peut-être là toute la force du livre : ne pas tout dire. Rouge signal parle du non-dit, du regard masculin sur le féminin, du basculement invisible vers la haine. C’est un récit sur la fragilité du lien social, sur la solitude, sur la peur et sur la beauté du quotidien féminin qui persiste malgré tout. Laurie Agusti signe un album d’une grande maîtrise, à la fois contemplatif et politique, doux et glaçant.
À glisser dans vos PAL ou à offrir pour Noël !
Pour en savoir plus
Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

