Bandes dessinées

Le dernier été de mon innocence

Chronique de Le dernier été de mon innocence, Antonin Gallo.

« J’aurais pas dû lui sourire. J’aurais pas dû relever mes cheveux. J’aurais pas dû l’embrasser. J’aurais pas dû le suivre. J’aurais pas dû mettre ce T-shirt trop serré. C’est de ma faute. »

Antonin Gallo, Le dernier été de mon innocence, Robinson, 2025, p. 68.

Motivations initiales 

J’ai ouvert Le dernier été de mon innocence sans vraiment savoir à quoi m’attendre. Le titre, doux et mélancolique, pouvait laisser présager une chronique d’adolescence. Mais dès les premières pages, j’ai compris que j’allais lire quelque chose de bien plus intense : une histoire de survie, de reconstruction, de douleur et de dignité. Ce livre m’a touchée d’autant plus qu’il aborde un sujet rare dans la bande dessinée : la violence faite aux femmes dans les milieux populaires, sans fard, sans cliché, et avec une immense humanité.

Synopsis 

Chloé revient, dix-huit ans plus tard, dans le village de son enfance pour vider la maison de son père décédé. Accompagnée de son frère, elle trie les affaires, feuillette des souvenirs, et tombe sur une vieille pile de Polaroid. Sur l’un d’eux, elle se reconnaît adolescente : dreadlocks, crâne rasé sur les côtés, regard dur. Ce simple cliché agit comme une déflagration. Les images du passé reviennent.

L’été de ses quatorze ans refait surface, celui où tout a basculé. Derrière les illusions de liberté et les premiers émois, Chloé a connu l’irréparable : la violence, le viol, la perte de repères. Ce drame va marquer le fil de sa vie. De son adolescence révoltée à sa jeunesse cabossée, des errances urbaines à la rue, jusqu’à la lente reconstruction, le récit suit une trajectoire bouleversante : celle d’une jeune femme qui, malgré tout, apprend à se relever, à aimer à nouveau, à devenir mère, à se réconcilier avec son histoire.

Avis 

Antonin Gallo signe ici une œuvre d’une sincérité rare. Le dernier été de mon innocence ne cherche pas l’effet ni le pathos : tout sonne vrai. Le scénario, d’une grande justesse, restitue avec pudeur la réalité d’une enfance brisée et d’une vie en reconstruction. Le récit se déploie sur plusieurs années, comme une fresque intime. Le lecteur accompagne Chloé pas à pas, sans jamais la juger, en partageant ses silences, ses blessures, ses élans de survie.
Ce qui frappe, c’est l’équilibre entre la dureté du propos et la délicatesse du traitement. Antonin Gallo n’expose pas la violence : il la suggère, il la fait sentir. C’est dans les regards, dans les ellipses, dans les absences que tout se joue. Cette retenue rend le récit d’autant plus puissant.

L’écriture est fluide, rythmée, très incarnée. La construction en deux temps – le présent de la femme adulte et le passé de l’adolescente – donne à l’ensemble une profondeur émotionnelle rare. On lit ce livre comme on écoute un témoignage, sans pouvoir décrocher. Et quand arrive le temps de la rédemption, de la reconstruction, le soulagement est presque physique.

Graphiquement, c’est une réussite. Le dessin, précis et sensible, sert parfaitement le ton du récit. Les visages sont expressifs, les ambiances nuancées, la mise en couleur sobre et élégante. On sent un vrai soin apporté à la lumière, aux textures, à la respiration des planches. La décision de Robinson d’offrir à ce récit un grand format et une pagination généreuse (plus de 300 pages) est judicieuse : elle permet à l’histoire de se déployer sans précipitation, dans un rythme juste, respectueux du sujet.
L’édition est superbe, sobre et élégante, à la hauteur de l’émotion qu’elle porte.

Ce livre est une claque, mais une claque nécessaire. On en ressort ébranlée, admirative, reconnaissante même, d’avoir pu suivre cette trajectoire de douleur et de renaissance. Chloé n’est pas un personnage : elle devient une présence, une voix, un visage que l’on n’oublie pas.

Le dernier été de mon innocence est une œuvre majeure, bouleversante et profondément humaine. Antonin Gallo y explore la fragilité, la honte, la résilience et la dignité avec une pudeur et une intelligence remarquables. C’est à la fois un cri et une caresse.
Un album essentiel sur la reconstruction et la force de vivre, magnifiquement raconté et superbement édité. Une perle rare, à lire absolument.

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