Bandes dessinées

Krimi

Chronique de Krimi, de Alex W. Inker & Thibault Vermot.

« Ce sera un bon film, Monsieur, comme toujours avec les films de Monsieur. »

Alex W. Inker & Thibault Vermot, Krimi, Sarbacane, 2025.

Motivations initiales 

Le duo Inker / Vermot avait déjà prouvé sa capacité à créer des univers denses, sombres, où la ville devient un personnage à part entière. En découvrant Krimi, j’étais immédiatement intriguée par le choix de croiser la figure réelle de Fritz Lang avec l’une des affaires criminelles les plus troublantes de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres. Le point de départ — un cinéaste en crise et un policier au comportement ambigu — promettait un récit à mi-chemin entre le polar historique et l’exploration psychologique.

Synopsis 

Berlin, 1929. Dans le brouillard nocturne d’une artère animée, Fritz Lang croise un homme massif qui l’interpelle sans détours : l’inspecteur Lohmann, celui-là même qui avait enquêté des années plus tôt sur la mort inexpliquée de la femme du cinéaste. Lohmann insiste pour lui offrir une bière, puis une autre, comme s’il avait attendu ce moment.

Autour d’une table, il lui révèle travailler sur un dossier macabre : celui du “vampire de Düsseldorf”, un tueur en série dont les crimes atroces nourrissent autant l’effroi que la fascination. Lohmann propose alors à Lang de transformer cette enquête en film. D’abord réticent, le cinéaste, fragilisé par l’accueil décevant de La Femme sur la lune, se laisse peu à peu tenter.

Ce qui commence comme une proposition artistique devient un pacte trouble. Le policier entraîne le réalisateur dans les ruelles, les bistrots miteux, les scènes de crime encore imprégnées de violence. Lang observe, note, s’imprègne — comme hypnotisé par une matière noire qui semble réveiller quelque chose d’enfoui.

Pourquoi Lohmann cherche-t-il à le pousser sur cette voie ? Que voit-il en Lang ? Et qu’est-ce que le réalisateur poursuit réellement : l’inspiration perdue ou un démon plus ancien qui ne demande qu’à refaire surface ?

Dans ce Berlin crépusculaire, chacun marche sur le fil qui sépare l’observation du voyeurisme, la création de la folie, l’enquête de l’obsession.

Avis 

Krimi est un livre qui frappe d’abord par sa tension interne. Vermot construit un récit où chaque scène semble chargée d’électricité, comme si les personnages avançaient dans un espace saturé de non-dits. Le scénario mêle habilement réalité, fiction et références cinématographiques, et tout tient grâce à une écriture fine, qui laisse le lecteur dans un état d’alerte permanent.
L’album interroge la place de l’artiste face au réel : jusqu’où peut-on aller dans la contemplation de la violence, et à partir de quel moment cette fascination bascule-t-elle dans l’appropriation ou la complaisance ? Lang devient le vecteur de cette réflexion, constamment tiraillé entre son désir de créer et la peur d’être avalé par les ténèbres qu’il observe.

Le travail d’Alex W. Inker est au cœur de la réussite du livre. Son noir et blanc, dense et rugueux, capture un Berlin fatigué, encore vibrant des traumatismes de la guerre et déjà glissant vers une autre. Les rues, les bars, les visages semblaient sculptés dans la suie et les ombres. L’effet est saisissant : on sent l’humidité des pavés, la fumée, le froid, la moiteur des lieux clos.

Le dessin n’accompagne pas l’histoire : il l’enveloppe, la contamine, lui donne une matérialité presque inquiétante. Inker a cette capacité rare à faire du décor un poids, une contrainte, un souffle. Le résultat est totalement immersif.

L’ensemble forme une œuvre d’une cohérence impressionnante. Rien n’est gratuit, rien n’est démonstratif. La narration avance comme un pas dans la nuit : prudente, méthodique, mais toujours prête à déraper. Et derrière l’enquête criminelle, ce sont des enjeux plus profonds qui se dessinent : la culpabilité, la création, la manipulation, la porosité entre l’art et la noirceur du monde.

Krimi est une bande dessinée intense, élégante et profondément maîtrisée. Son atmosphère poisseuse, son duo ambigu, son rythme anxieux et ses fulgurances graphiques en font une œuvre marquante, autant hommage au polar classique qu’exploration de la psyché d’un créateur confronté à sa propre part d’ombre.

Une lecture indispensable pour qui aime les récits noirs exigeants, et une preuve supplémentaire qu’Inker et Vermot comptent parmi les voix essentielles du polar graphique contemporain.

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