Bandes dessinées

Islander – T.1 L’exil

Chronique de Islander – T.1 L’exil, de Caryl Férey & Corentin Rouge.

« Tu es sauvage, c’est bien… Mais méfie-toi… Yuri peut être patient ou pas ! Si tu rechignes ou lui résistes, il livrera ta virginité à ses chiens de guerre. »

Caryl Férey & Corentin Rouge, Islander – T.1 L’exil, Glénat, 2025, p. 104.

Motivations initiales 

Le nom de Caryl Férey associé à une trilogie d’anticipation, c’est une promesse que je ne pouvais pas ignorer. Férey a toujours eu cette capacité à capter les tensions du monde, à les pousser jusqu’à un point de rupture pour montrer ce qui menace déjà notre présent. Le voir revenir avec Corentin Rouge, dans un récit qui inverse les flux migratoires et imagine une Europe brisée par les crises, avait tout pour m’intriguer. Je voulais savoir si ce premier tome allait tenir la charge de son ambition.

Synopsis 

Dans un futur très proche, l’Europe s’est effondrée sous l’impact combiné des catastrophes climatiques, des conflits et de la misère. Les routes du sud vers le nord se sont inversées : ce sont désormais les Européens eux-mêmes qui fuient, s’entassant dans les ports dans l’espoir de rejoindre l’Irlande ou l’Islande, deux territoires encore préservés — en apparence seulement.

Liam, survivant épuisé qui n’a plus rien à perdre, profite du chaos pour subtiliser le pass d’une migrante et embarquer à sa place. Ce qu’il ignore, c’est que cette femme était impliquée dans un projet secret baptisé “Islander”. Et que, de l’autre côté de la mer, l’Islande vacille : gouvernement divisé, tensions populistes, politiques migratoires brutales, climat social prêt à exploser.

Pris dans un engrenage qui le dépasse, Liam se retrouve au cœur d’un pays glacé où s’entremêlent ambitions politiques, manipulations scientifiques et drames intimes. Dans cette terre qu’il croyait refuge, il réalise que rien n’est stable, ni les alliances, ni les identités, ni les vérités que chacun défend.

Ce premier tome pose les bases d’un thriller climatique et politique où le salut, la survie et la culpabilité se confondent.

Avis 

Ce premier volume d’Islander frappe par son efficacité narrative. Férey impose un rythme soutenu, nerveux, où chaque scène semble bâtie pour rappeler que la catastrophe n’est pas un horizon lointain : elle est là, sous nos pieds. L’inversion des flux migratoires est une idée forte, et elle fonctionne très bien pour interroger nos certitudes et renverser nos angles de vue.

Le scénario joue sur deux registres :
– le réalisme politique, avec une Islande en pleine lutte interne, déchirée entre lignes dures et courants plus ouverts ;
– l’intrigue à hauteur d’individu, où Liam avance dans un brouillard de mensonges, d’ambiguïtés et de non-dits.

Férey distille les informations au compte-gouttes, créant volontairement un sentiment d’opacité. On sent que la trilogie a été pensée comme un tout, et ce premier tome pose plus de questions qu’il n’en résout. C’est parfois déroutant, mais cela participe à l’atmosphère anxieuse du récit : dans un monde en ruines, personne ne comprend vraiment ce qui est en train de se jouer.

Graphiquement, Corentin Rouge est remarquable. Son trait réaliste, tendu, magnifie les paysages glacés, les visages marqués, la violence latente. La palette froide — bleus, gris, verts sombres — installe une sensation continue d’instabilité. On ressent physiquement le vent, la neige, les structures métalliques écrasées par la lumière arctique. Certaines planches sont d’une beauté saisissante.

Les personnages, bien campés dès leur apparition, portent chacun une part de mystère qui nourrit le récit. On devine que plusieurs d’entre eux dissimulent leurs intentions ou leur passé. Le risque, pour l’instant, est que certains rôles féminins restent trop en retrait ou traités surtout dans leur dimension esthétique ; j’espère qu’ils gagneront rapidement en épaisseur dans les tomes suivants.

S’il reste quelques zones d’ombre et une intrigue encore nébuleuse, j’ai été happée par l’intensité du rythme et par l’intelligence du cadre géopolitique. Cette entrée en matière est ambitieuse, tendue, et extrêmement contemporaine.

Islander – Exil est un premier tome solide, glaçant et très prometteur. Entre anticipation réaliste, thriller politique et drame humain, Férey et Rouge livrent une histoire qui fait écho à nos inquiétudes les plus actuelles.

Un récit haletant, porté par un dessin remarquable, qui donne envie de connaître la suite — et qui laisse planer la sensation qu’on n’a encore vu qu’une partie de l’iceberg.

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