Chronique de Les Derniers jours de Staline, de Joshua Rubenstein.
« Le corps serait exposé en public trois jours, à partir du vendredi à quinze heures. Le samedi et le dimanche, les horaires d’accès seraient étendus de six heures du matin à deux heures du matin, le lendemain. »
Joshua Rubenstein, Les Derniers jours de Staline, Éditions Perrin, 2023, p. 368.
Motivations initiales
L’histoire soviétique me fascine depuis longtemps. Cette période charnière, tendue entre espoir révolutionnaire et terreur politique, m’a toujours semblé essentielle pour comprendre le XXe siècle. En choisissant Les Derniers Jours de Staline, je voulais aller au-delà des grandes dates et des slogans, pénétrer dans les coulisses d’un moment suspendu : celui où un homme, qui avait incarné à lui seul un système, s’effondre.
Synopsis
Le 5 mars 1953, Joseph Staline meurt après plusieurs jours d’agonie. L’Union soviétique retient son souffle.
Depuis près de trois décennies, le « Petit Père des peuples » domine chaque aspect de la vie politique, sociale et idéologique du pays. Sa disparition provoque une onde de choc immense : une foule inconsolable envahit Moscou lors de funérailles grandioses, tandis qu’en coulisses, la peur s’installe.
Car au Kremlin, rien n’est simple.
Les membres du présidium redoutent encore une nouvelle purge. La paranoïa du dictateur, exacerbée dans ses dernières années — notamment à travers le tristement célèbre « complot des blouses blanches » — a installé un climat de suspicion permanente. Même à l’agonie, Staline demeure une menace.
Joshua Rubenstein ouvre son récit sur les ultimes heures du dirigeant soviétique : le silence pesant de la datcha, les hésitations des proches, la crainte d’intervenir trop tôt. Puis il remonte le fil des mois précédents, jusqu’au XIXe Congrès du Parti, dernier discours public du Vojd.
En parallèle, l’auteur analyse la réaction du monde occidental, notamment celle de l’administration Eisenhower, dans un contexte international déjà inflammable : guerre de Corée, Allemagne divisée, affrontement idéologique avec les États-Unis.
La mort de Staline ne marque pas immédiatement une rupture nette. Elle déclenche une lutte feutrée mais féroce pour le pouvoir, dominée un temps par Lavrenti Beria, chef redouté de la sécurité d’État, avant son arrestation spectaculaire en juin 1953.
La fin d’un homme.
Le début d’une recomposition.
Avis
Ce qui m’a frappée, c’est la dimension presque romanesque du récit. Joshua Rubenstein livre un ouvrage érudit, solidement documenté, mais porté par une narration fluide, incarnée. On ne lit pas une simple biographie politique : on assiste à une tragédie historique.
Les derniers jours de Staline révèlent un dirigeant de plus en plus isolé, obsédé par les complots, méfiant jusque dans la sphère médicale. Sa peur constante — changer d’itinéraire, suspecter ses médecins, redouter l’empoisonnement — donne la mesure d’un système qu’il a lui-même façonné : un régime nourri de suspicion.
J’ai particulièrement apprécié : l’analyse des réactions occidentales, souvent prudentes, parfois opportunistes ; l’éclairage sur la figure de Béria, calculateur, stratège, et fin connaisseur des mécanismes de la peur ; la mise en perspective de l’espoir initial suscité par l’arrivée de Staline au pouvoir, avant la spirale répressive.
Le livre montre avec finesse que la mort du dictateur n’efface pas instantanément l’architecture de la terreur. Elle ouvre une période d’incertitude, de repositionnements, d’attentes silencieuses. C’est un texte essentiel pour comprendre comment un régime survit — ou se transforme — après la disparition de celui qui l’incarnait.
Les Derniers Jours de Staline est un ouvrage d’histoire qui se lit comme un grand récit politique. Il éclaire un moment de bascule décisif, où le monde entier observe Moscou dans l’attente d’un changement.
Un livre dense, exigeant, mais profondément passionnant que je vous encourage à parcourir !
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