Chronique de Les Gorilles du Général – T. 1 Septembre 59, Xavier Dorison & Julien Telo.
« Moi aussi. Et ils sont prêts à prendre une balle pour lui mais on s’en fout. Le sujet n’est pas d’être des admirateurs de la première heure ou de bons gars, mais d’être les meilleurs. Le reste c’est de la poésie. »
Xavier Dorison & Julien Telo, Les Gorilles du Général – T. 1 Septembre 59, Casterman, 2025, p. 20.
Motivations initiales
J’ai abordé Les Gorilles du Général avec une curiosité prudente. Les récits politico-historiques ne sont pas forcément ceux vers lesquels je me tourne spontanément, mais l’idée d’observer la crise algérienne à travers les yeux des gardes du corps de Charles de Gaulle avait quelque chose d’inédit. Et j’avais envie de voir comment un duo comme Xavier Dorison et Julien Telo allait s’emparer d’un sujet aussi inflammable, aussi chargé, sans tomber dans le documentaire sec ou la fiction déconnectée.
Synopsis
1959. La France vacille, tiraillée entre les cercueils qui reviennent d’Algérie, les attentats qui frappent la métropole et un climat politique saturé de tensions. De Gaulle, rappelé au pouvoir dans ce contexte, devient l’homme à protéger plus que jamais.
Plutôt que de faire de lui le centre du récit, Dorison choisit de raconter l’époque à travers ceux qui forment son dernier rempart : quatre agents d’élite, hommes de l’ombre soudés par la discipline, le danger et un sens de la loyauté presque archaïque. Ces “gorilles” ne sont pas des héros spectaculaires ; ce sont des professionnels du silence, pris dans un moment où l’Histoire bascule. À travers leurs missions, leurs doutes et leurs discussions nocturnes, le lecteur découvre les coulisses d’un pouvoir menacé et d’un pays qui peine à assumer la réalité de la décolonisation.
Avis
Ce premier tome est une réussite étonnante. Dorison parvient à traiter un sujet brûlant sans jamais perdre la dimension humaine du récit. Il recompose un épisode majeur de l’histoire contemporaine, mais son angle — celui des gardes du corps — donne une profondeur presque romanesque au récit. Les scènes d’action existent, bien sûr, mais ce sont les moments d’attente, de veille, de friction morale qui donnent leur poids aux pages.
Le choix de mêler faits réels et fiction assumée est particulièrement efficace. Une postface solide explique ce qui vient des archives et ce qui relève de l’interprétation dramatique, mais cette hybridation ne nuit jamais à la lisibilité. Au contraire : elle installe un récit tendu, nerveux, où la grande Histoire s’incarne dans des situations concrètes, parfois intimes.
Les personnages sont profondément attachants sans être héroïsés. La fraternité entre ces quatre hommes existe dans le non-dit, les regards, la manière d’être ensemble dans l’urgence. À travers eux se dessine une certaine idée de la loyauté et du service, sans jamais sombrer dans la glorification naïve. L’un des atouts majeurs de l’album réside dans sa capacité à faire sentir la peur, la pression, l’incertitude : on perçoit la menace permanente autour du Général, mais aussi l’épuisement nerveux de ceux qui l’entourent.
Côté dessin, Julien Telo livre un travail impressionnant. Son trait vif et rugueux donne au récit une tension constante. Les visages sont puissants, marqués par le stress et les années, les scènes d’attentat sont d’une efficacité glaciale, et les ambiances de nuit ou de huis clos sont particulièrement réussies. L’ensemble possède une énergie presque cinématographique. Certains personnages évoquent d’ailleurs cette génération d’acteurs français à la présence massive, ce qui renforce l’ancrage historique et l’atmosphère des années 1960.
Ce qui rend cette bande dessinée vraiment intéressante, c’est la manière dont elle raconte la décolonisation sans didactisme. On lit un thriller politique, mais derrière les menaces et les complots, on devine une France qui ne sait plus où elle va. Et c’est peut-être là la plus belle réussite du livre : faire sentir la fragilité d’une époque, non pas en multipliant les faits, mais en s’en tenant aux émotions et aux gestes d’hommes qui veillent, protègent, observent.
Les Gorilles du Général est une belle surprise. Une bande dessinée tendue, intelligente, qui parvient à rendre accessible et incarnée une période complexe de notre histoire. Dorison et Telo proposent un récit solide, humanisé, porté par un dessin coup de poing. Un premier tome qui donne envie de connaître la suite — et qui réussit l’exploit de tenir à la fois du thriller politique, du portrait d’hommes et de la chronique historique.
Pour en savoir plus
Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

