Chronique de Une braise sous la cendre – T.1, de Sabaa Tahir.
« « Baisse les yeux. » Le marchand d’esclaves me détache du rail et je me force à fixer les pavés. « Ne parle à la Commandante que si elle te parle. Ne la regarde pas dans les yeux : elle a fouetté des esclaves pour moins que ça. Quand elle t’assigne une tâche, fais-la rapidement et bien. Elle te défigurera au cours des premières semaines, mais tu finiras par l’en remercier. Si les cicatrices sont vraiment moches, les élèves les plus âgés ne te violeront pas trop souvent. La dernière esclave a tenu deux semaines, poursuit-il, à l’évidence pour me terrifier encore plus. La Commandante n’était pas très contente. C’est ma faute, évidemment, j’aurais dû mettre la fille en garde. Apparemment, elle est devenue cinglée quand la Commandante l’a marquée. Elle s’est jetée du haut des falaises. Ne fais pas la même chose. »
Sabaa Tahir, Une braise sous la cendre – T.1, Bigbang, 2024, p. 216.
Motivations initiales
Cette semaine, mon challenge m’imposait de choisir un livre à la couverture rouge. Ni une ni deux, j’ai enfin sorti de ma pile à lire Une braise sous la cendre, qui y patientait depuis plusieurs mois. Il était temps de découvrir ce qui se cachait derrière cette couverture !
Synopsis
L’Empire Martial ne tolère aucune opposition. Ceux qui refusent de se soumettre à son autorité sont exécutés, asservis ou contraints d’assister à la destruction de tout ce qu’ils aiment.
Laia connaît suffisamment la violence du régime pour avoir appris à rester invisible. Elle vit modestement avec son frère et ses grands-parents, loin de toute activité susceptible d’attirer l’attention des soldats. Mais lorsque sa famille est attaquée et que son frère est arrêté pour trahison, sa prudence ne peut plus le sauver.
Dans l’espoir de le faire libérer, Laia sollicite l’aide de la Résistance. Les rebelles acceptent d’intervenir à une condition : elle devra intégrer clandestinement la redoutable académie militaire de l’Empire et leur transmettre les informations qu’elle y découvrira.
C’est dans cette forteresse que vit Elias, l’un des meilleurs soldats de sa génération. Derrière l’uniforme se cache pourtant un jeune homme écœuré par la tyrannie qu’on lui demande de servir. Alors qu’il prépare secrètement sa fuite, sa rencontre avec Laia vient bouleverser ses projets.
L’une est devenue espionne pour sauver son frère. L’autre cherche à échapper au destin que l’Empire lui impose. Leurs décisions pourraient désormais ébranler bien plus que leur propre existence.
Avis
Pourquoi ai-je laissé ce livre attendre aussi longtemps dans ma pile à lire ?
Dès les premiers chapitres, Sabaa Tahir nous plonge dans un univers brutal, profondément injuste et pourtant impossible à quitter. L’Empire Martial ne se contente pas de gouverner par la peur : il écrase les populations conquises, transforme les enfants en armes et punit la moindre faiblesse. L’inspiration puisée dans la Rome antique donne au monde une identité forte sans donner l’impression de lire une simple transposition historique.
La violence est omniprésente, mais elle n’est pas uniquement là pour produire des scènes spectaculaires. Elle permet de comprendre les personnages et les choix qu’ils sont obligés de faire pour survivre. Dans cet univers, personne ne peut se permettre de rester complètement innocent.
Laia n’a rien de l’héroïne intrépide qui se découvre soudain des talents exceptionnels. Elle a peur, doute d’elle-même et mesure parfaitement les dangers auxquels elle s’expose. C’est précisément ce qui rend son courage aussi convaincant. Elle ne devient pas forte parce qu’elle cesse d’avoir peur, mais parce qu’elle continue malgré cette peur.
Son évolution est l’une des grandes réussites du roman. Au début, Laia ne pense qu’à retrouver Darin, son frère et dernière famille qui lui reste. Puis sa mission l’oblige à regarder au-delà de son propre malheur. Elle découvre l’ampleur de la violence exercée par l’Empire et comprend progressivement qu’elle possède davantage de ressources qu’elle ne l’imaginait.
J’ai toutefois ressenti une petite distance avec l’objectif qui guide toute son histoire. Darin disparaît dès le début du roman et nous avons à peine le temps de le connaître. Je comprends parfaitement ce qu’il représente pour Laia, mais je n’ai pas pu développer moi-même un réel attachement pour lui. J’aurais aimé partager plus intensément son urgence plutôt que de la comprendre seulement à travers le regard de sa sœur.
Elias, en revanche, est immédiatement devenu mon personnage préféré. Tout aurait dû faire de lui un défenseur exemplaire du régime : il a grandi dans l’académie, subi son entraînement et appris à infliger la même violence que celle dont il a été victime. Pourtant, l’Empire n’est jamais parvenu à étouffer complètement sa conscience.
Il ne cherche ni la gloire ni le pouvoir. Il veut simplement cesser d’être l’instrument d’un système qu’il déteste. Cette tension entre ce qu’il est devenu et ce qu’il voudrait encore être lui donne une véritable profondeur. Plus son passé se dévoile, plus ses décisions deviennent compréhensibles — et plus je me suis attachée à lui.
Les personnages secondaires contribuent eux aussi à la richesse du récit. Izzi m’a énormément touchée, tandis que Keenan, malgré une présence encore limitée, possède déjà suffisamment de charme pour compliquer sérieusement les choses. Helene est plus difficile à saisir : sa loyauté et ses choix ont parfois créé une distance entre elle et moi, mais je pressens qu’elle occupera une place importante dans la suite.
J’aurais également aimé passer davantage de temps avec Cuisinière et Spiro Teluman. On devine derrière eux des histoires complexes que ce premier tome se contente encore d’effleurer. Ce sont exactement les personnages secondaires qui donnent envie de poursuivre une saga parce qu’ils semblent avoir bien davantage à révéler.
Je suis plus réservée concernant les antagonistes. La Commandante est effroyable, mais sa cruauté paraît parfois tellement absolue qu’elle en perd une partie de son humanité. J’aurais aimé entrevoir plus clairement ce qui la gouverne, au-delà de son désir de contrôler et de faire souffrir. Marcus provoque une impression assez similaire : quelques fissures apparaissent, mais trop brièvement pour réellement éclairer son comportement. Peut-être les tomes suivants viendront-ils complexifier ces deux figures.
L’alternance entre Laia et Elias donne au roman une excellente dynamique. Leurs chapitres se répondent, font avancer deux trajectoires distinctes et maintiennent une tension constante. Le récit ne s’installe jamais trop longtemps dans une situation : l’action démarre rapidement et les dangers se renouvellent sans donner l’impression d’être ajoutés artificiellement.
J’appréhendais un peu la rencontre entre les deux protagonistes. Avec une espionne issue d’un peuple opprimé et un soldat de l’Empire, le roman aurait facilement pu construire une hostilité interminable reposant uniquement sur des préjugés. Heureusement, Sabaa Tahir évite ce passage obligé.
Laia reste méfiante — et elle aurait tort de ne pas l’être — mais elle ne s’obstine pas à voir Elias comme un monstre lorsque ses actes lui prouvent le contraire. Leur rapprochement repose davantage sur ce qu’ils reconnaissent l’un chez l’autre que sur une succession de disputes forcées. Leur attirance est perceptible assez tôt, particulièrement du côté d’Elias, et j’ai apprécié que le roman ne cherche pas à la dissimuler derrière une haine artificielle.
Tout n’est pas simple pour autant, puisque leurs sentiments respectifs dessinent plutôt un carré amoureux qu’un triangle. Ce choix pourra agacer certains lecteurs et lectrices ; contre toute attente, il ne m’a pas dérangée. Les attirances ne paraissent pas interchangeables et révèlent des facettes différentes des personnages. Je reconnais malgré tout qu’à la place de Laia, mon cœur aurait probablement hésité lui aussi entre Elias et Keenan…
La romance reste heureusement à sa place. Elle enrichit les personnages sans détourner le roman de son intrigue principale : l’espionnage de Laia, les épreuves imposées à Elias, la résistance contre l’Empire et la survie de tous ceux qui refusent encore de se soumettre.
J’ai dévoré ce premier tome en quelques jours, sans ressentir de longueur ni de lassitude. Cela faisait longtemps que je n’avais pas enchaîné les chapitres avec une telle facilité. Chaque fois que je pensais m’arrêter, l’alternance des points de vue ou une nouvelle menace me poussait à continuer.
Une braise sous la cendre est une fantasy dystopique sombre, violente et incroyablement addictive, portée par deux héros auxquels je me suis très vite attachée. Malgré quelques antagonistes encore trop opaques et une quête fraternelle que j’aurais aimé ressentir plus intensément, cette entrée en matière m’a totalement convaincue.
Je crois bien avoir trouvé ma nouvelle saga du moment — et quel plaisir !

