Bandes dessinées, Histoire, Historiques

Les grandes oubliées – Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes

Chronique de Les grandes oubliées – Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes, de Titiou Lecoq & Marie Dubois.

« L’argument massue de l’époque : Les hommes ont un pénis dressé vers l’extérieur. Alors que les femmes ont des organes génitaux timidement cachés à l’intérieur de leur corps. »

Titiou Lecoq & Marie Dubois, Les grandes oubliées – Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes, L’Iconoclaste, 2025, p. 137.

Motivations initiales

Lorsque j’ai découvert que Les grandes oubliées existait désormais en bande dessinée, j’ai eu envie de voir comment un essai aussi marquant allait être transposé dans un médium où tout se joue dans le regard, la mise en scène et l’incarnation. L’Histoire telle qu’on nous l’enseigne est lacunaire, conçue à travers un prisme qui a effacé des milliers de vies féminines. J’étais curieuse de voir si cette adaptation parviendrait à restituer la force du propos original tout en donnant un souffle visuel à cette entreprise de réparation.

Synopsis

De la préhistoire aux sociétés contemporaines, Titiou Lecoq propose une relecture totale du récit historique. Elle exhume, époque après époque, ces femmes qui ont dirigé, inventé, pensé, gouverné ou combattu, mais que les manuels scolaires ont reléguées dans les marges. Le livre démonte les mythes fondateurs : non, les hommes n’étaient pas les seuls chasseurs ; non, la sphère domestique n’a pas été l’unique territoire féminin ; non, le génie masculin n’a pas bâti seul le monde.

L’album traverse les siècles comme on traverse un long couloir où chaque porte s’ouvre sur un visage oublié. Reines effacées, scientifiques dont le nom s’est dissous, artistes spoliées, figures politiques mises sous silence : toutes viennent réintégrer le récit commun. Et cette réintégration n’a rien d’anecdotique : elle bouleverse la manière même dont on comprend l’Histoire.

Avis

Titiou Lecoq et Marie Dubois réussissent quelque chose de rare : rendre intelligible un sujet complexe tout en l’incarnant. Le texte, fidèle à la verve de Lecoq, garde son humour piquant, sa pédagogie limpide et son goût du démontage de préjugés. La BD ne se contente pas d’illustrer l’essai : elle le réinterprète. Marie Dubois donne visage, corps, attitude à ces femmes longtemps sans figure. Elle les sort de l’abstraction. Chaque planche permet de saisir un rôle, un contexte, une injustice systémique. Le trait, fluide et expressif, mêle une vraie finesse documentaire à une énergie narrative qui empêche le propos de devenir académique.

La grande réussite du livre tient dans sa capacité à articuler trois niveaux :
– la transmission : on apprend réellement, dates, faits, analyses ;
– la démonstration : on comprend d’où vient l’effacement historique, comment il s’est construit ;
– l’incarnation : on voit enfin ces femmes, on les suit, on comprend leurs combats.

L’album devient alors bien plus qu’un simple outil de vulgarisation : c’est un manifeste visuel, un acte de réappropriation du récit collectif. En montrant que les femmes étaient partout — dans les ateliers, dans les laboratoires, sur les trônes, dans les champs de bataille, dans les mouvements politiques — Lecoq et Dubois révèlent combien notre vision de l’Histoire est tronquée, et à quel point la corriger est urgent.

Cette bande dessinée parvient à être exigeante tout en restant accessible, engagée sans devenir dogmatique. On la referme avec le sentiment d’avoir repris contact avec une part du passé qui avait été volontairement brouillée.Les grandes oubliées en bande dessinée est une œuvre puissante, vivante et indispensable. Elle reprend un matériau historique dense pour en faire un récit clair, incisif et profondément incarné. C’est un livre pour comprendre, pour transmettre, pour discuter — mais surtout pour réparer.

En redonnant leur place à des générations de femmes invisibilisées, cette BD ne se contente pas de combler un vide : elle réécrit la mémoire collective avec intelligence et audace.

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