Historiques

Le Bal des foudroyés

Chronique de Le Bal des foudroyés, de Camille Pascal.

« Lorsqu’il fut assuré que ses coffres dormaient paisiblement derrière des murailles d’épaisseur cyclopéenne et que les bêtes sauvages de la ménagerie avaient été lâchées pour en assurer la surveillance, il respira mieux, ses suffocations s’espacèrent et le rouge lui revint aux joues. »

Camille Pascal, Le Bal des foudroyés, Robert Laffont, 2026, p. 23.

Motivations initiales

Les romans de Camille Pascal font partie de mes véritables madeleines de Proust : sa plume et sa manière de raconter l’Histoire m’embarquent à chaque fois. Dès la sortie de Le Bal des foudroyés, le livre a donc rejoint ma pile à lire… et je savais déjà qu’il n’y resterait pas très longtemps !

Synopsis

Au début de l’année 1661, le cardinal Mazarin se sait condamné. Tandis que son corps décline, le ministre s’accroche désespérément à une fortune considérable, constituée durant ses années au sommet de l’État. Mais à quoi bon avoir accumulé tant de richesses lorsqu’il devient impossible de les emporter avec soi ?

À vingt-deux ans, Louis XIV donne encore l’image d’un jeune souverain davantage attiré par les fêtes et les conquêtes amoureuses que par les affaires du royaume. Autour de lui, chacun poursuit donc ses ambitions. Colbert manœuvre avec patience tandis que Nicolas Fouquet, puissant surintendant des Finances, se croit suffisamment riche et indispensable pour ne plus rien avoir à craindre.

La mort de Mazarin vient pourtant bouleverser cet équilibre. Derrière les fastes de la cour se dissimulent des finances exsangues, des fortunes suspectes et un système de détournements dont le royaume paie le prix.

Ceux qui pensaient pouvoir continuer à gouverner à la place du roi vont alors découvrir un Louis XIV qu’ils n’avaient pas vu venir. Silencieux, méthodique et bien décidé à exercer lui-même le pouvoir, le jeune monarque prépare sa riposte. Pendant que la cour danse encore, l’orage approche — et certains seront bientôt frappés de plein fouet.

Avis

Un délice !

Avec Le Bal des foudroyés, Camille Pascal choisit de concentrer son récit sur quelques mois seulement, de février à octobre 1661. Une période très courte, mais absolument décisive : celle durant laquelle Louis XIV cesse véritablement d’être un roi sous tutelle pour devenir le maître de son royaume.

Le roman s’ouvre sur l’agonie de Mazarin. Le cardinal sait qu’il va mourir, mais paraît presque plus tourmenté par le sort de son immense fortune que par sa disparition prochaine. Après avoir passé des années à accumuler charges, biens précieux et argent aux dépens du royaume, le voilà confronté à une évidence insupportable : la mort ne lui permettra de rien conserver.

Camille Pascal dresse de lui un portrait aussi féroce que savoureux. Mazarin apparaît diminué physiquement, mais toujours obsédé par ses richesses et par les moyens de préserver ce qu’il a bâti. Son agonie devient celle d’un homme qui ne parvient pas à renoncer au pouvoir, même lorsque son propre corps lui échappe.

Face à lui, Louis XIV n’a encore que vingt-deux ans. Son entourage le croit plus intéressé par les plaisirs de la cour et ses aventures galantes que par les affaires de l’État. Tous commettent pourtant la même erreur : ils prennent sa discrétion pour de l’indifférence et sa jeunesse pour de l’inexpérience.

La mort de Mazarin lui offre alors l’occasion qu’il attendait. Dès la disparition de son parrain, Louis annonce sa décision de gouverner sans Premier ministre. Autour de lui, beaucoup considèrent cette soudaine volonté comme une fantaisie qui finira par lui passer. Ils poursuivent donc leurs intrigues, persuadés que le jeune roi se lassera rapidement des contraintes du pouvoir.

C’est précisément cette métamorphose qui rend le roman si passionnant. Louis XIV ne devient pas soudainement le Roi-Soleil que nous connaissons. Camille Pascal nous montre plutôt un souverain qui observe, dissimule ses intentions et apprend à utiliser les rivalités de son entourage. Son autorité se construit dans le silence, avec une patience et une duplicité que personne ne lui soupçonnait encore.

Nicolas Fouquet occupe évidemment une place centrale dans cette démonstration de force. Riche, brillant et entouré d’une cour qui semble parfois rivaliser avec celle du monarque, le surintendant des Finances a fini par croire à sa propre puissance. Il ne comprend pas — ou trop tard — que ce roi qu’il pense pouvoir impressionner est déjà en train d’organiser sa chute.

Colbert, de son côté, avance dans l’ombre. Il observe les failles du système, rassemble les informations et sait parfaitement comment nourrir la méfiance royale. Entre Mazarin qui s’accroche à ce qu’il possède, Fouquet qui se croit intouchable et Colbert qui attend son heure, Camille Pascal compose une remarquable galerie d’ambitions humaines.

C’est d’ailleurs l’une des grandes forces du roman : nous retrouvons des figures historiques extrêmement connues, mais débarrassées de l’image figée que la postérité leur a attribuée. Elles redeviennent des hommes et des femmes capables d’orgueil, de peur, d’aveuglement ou de calcul. L’auteur ne cherche pas à nous éblouir par une accumulation de descriptions sur les fastes de la cour. Les bals, les fêtes et les apparences servent surtout de décor à une lutte politique beaucoup plus brutale.

Le contraste entre la légèreté affichée et la violence du pouvoir donne tout son sens au titre. Tandis que la cour danse, aime et intrigue, Louis XIV prépare méthodiquement la foudre qui va s’abattre sur ceux qui l’ont sous-estimé.

Comme toujours chez Camille Pascal, le travail documentaire se devine derrière chaque page sans jamais alourdir le récit. L’érudition nourrit le roman, mais ne prend pas le pas sur lui. La grande Histoire devient une matière vivante, traversée par des dialogues incisifs, une langue élégante et un regard souvent mordant sur les puissants.

Le Bal des foudroyés raconte finalement bien davantage que la chute d’un ministre. Il saisit le moment précis où un jeune homme décide de devenir pleinement roi et fait comprendre à toute la cour que le temps des intermédiaires est terminé.

Un magnifique moment de littérature et d’Histoire. Camille Pascal m’a, une nouvelle fois, emportée.

À mort le Cardinal italien !

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