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Parfum

Les mots sont parfois éclairants en eux-mêmes. Ainsi, le mot « parfum », qui n’apparaît dans la langue française qu’au XVe siècle, porte pourtant en lui-même une histoire bien plus longue. Per – fume, en effet, fait directement référence à l’utilisation, très tôt, à des fumigations rituelles, religieuses ou purificatrices. La volute de fumée, d’ailleurs, possède un fort pouvoir d’évocation : on imagine bien le parfum s’élevant, tournoyant, pour atteindre et flatter les narines de l’amant – ou des dieux !

Chez les Hébreux, le parfum est sacré depuis que Yahvé a demandé à Moïse de fabriquer du parfum, d’en boire et de disposer le reste dans la tente où l’on prie. Les femmes ont pris l’habitude de dorer leurs cheveux avec des feuilles de henné, et de se teindre les pieds en jaune-orangé.

En Égypte ancienne, on brûle des branches, des résines, des gommes, des aromates, pour satisfaire les dieux. Ainsi, les sources évoquent les fumigations destinées à plaire à Râ, en marquant le lever du soleil, son zénith et son coucher. Mais l’art de la parfumerie égyptienne ne s’arrête pas là, la momification intégrant l’usage d’onguents et de baumes, et l’usage s’étant progressivement développé de porter sur la tête des cônes parfumés qui, en fondant, parfumaient le visage. La recette de la première eau de toilette, le kyphi, figure même sur un papyrus : miel, raisin, vin, myrrhe, genêt, safran et genièvre.

En Mésopotamie également, les odeurs sont partie intégrante de la vie religieuse. On brûle de la myrte, du cèdre, de l’acore – une plante herbacée vivace, parfois appelé « roseau aromatique» – pour purifier les temples et honorer les dieux. Il semble même que l’on y construisait exprès les temples à l’aide de bois odoriférants. La tradition voulait que le mari offre du parfum à sa femme, à la fois comme marque d’amour et comme rite de purification.

Il faut attendre les Grecs pour voir apparaître une nouvelle technique : l’enfleurage. Dans des vases en bronze spécialement destinés à cela, des fleurs sont mises à macérer dans de l’huile ou de la graisse liquide, pendant plusieurs semaines. On trouve également, dans les travaux de certains alchimistes – qui seront repris par les savants Arabes – la description de différentes méthodes de distillation, permettant d’extraire des essences florales. Mais c’est également chez les Grecs que l’on voit apparaître les premières senteurs d’origine animale, avec l’ambre gris, le musc, la civette, notamment. Le parfum conserve sa dimension religieuse, mais prend également une importance croissante dans la vie quotidienne, avec le développement de l’hygiène, de la médecine – on découvre les propriétés antiseptiques, stimulantes ou digestives de certaines de ces substances –. Les textes permettent d’observer le grand succès de certaines senteurs, comme la muscade, la cannelle, l’iris, la sauge, le lis et la rose.

Les Romains sont eux aussi très amateurs de parfums : on a retrouvé la trace de dispositifs qui permettaient d’arroser d’eau parfumée les premiers rangs dans les amphithéâtres ; lors des grands banquets, les convives étaient aspergés d’eaux de fleurs entre deux services. Les plats et les vins sont également parfumés. La principale nouveauté, à Rome, consiste à passer de flacons en céramique à des flacons en verre.

Catherine Donzel, historienne, décrit pour sa part le rôle et la place du parfum chez les Perses. Ainsi, elle raconte comment la fiancée du roi Assuérus, Esther, dût, avant de le rencontrer, pendant six mois, « rester quotidiennement de nombreuses heures dans des bains parfumés avant d’être massée à l’huile de myrrhe », puis, durant les six mois suivants, être « exposée aux fumigations de nard, de safran et d’oliban ». Catherine Donzel précise enfin que, « le jour de la présentation, elle fut abondamment aspergée de lait de benjoin et sa chevelure parfumée à l’huile de jasmin ». Juste un clin d’oeil, ici : d’après Elisabeth de Feydeau, cette dernière – l’huile de jasmin – aurait trahi Marie-Antoinette, qui l’utilisait pour ses cheveux. Le cocher aurait été intrigué par « une odeur de majesté ».

Enfin, chez nous, en Gaule, on employait avant même la conquête romaine de nombreuses plantes aromatiques, dont certaines avaient une orientation religieuse affirmée, comme la verveine, qui était réservées aux vierges sacrées. En matière de parfum, étaient surtout utilisés le musc, les résines, la térébenthine, le styrax (ou benjoin) et l’asphalte.

(Note : beaucoup d’éléments de ce rapide historique sont repris du très beau site de l’Abbaye de Chaalis, et des ressources mises à disposition sur le web dans le cadre de ses Ateliers des parfums)

Mais quittons (au moins un instant) l’histoire, et rejoignons la littérature. Frédéric Walter, dans une anthologie – Extraits de Parfums, paru aux Éditions du Regard en 2013 –, signale trois auteurs qu’il considère comme des théoriciens du parfum : Baudelaire, Huysmans et Proust.

Baudelaire, évidemment. Que ce soit dans « Correspondances », dans « Le parfum » ou dans « Parfum exotique », Baudelaire décrit des sensations olfactives.

Il est des parfums vrais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

Mais le parfum est avant tout présenté comme arme de séduction. Là aussi, l’exemple vient de loin, et Cléopâtre n’est probablement pas la première a l’employer pour essayer de reconquérir son amant – en l’occurrence, Marc-Antoine –. Peut être, en revanche, est-elle la première à le faire en faisant parfumer les voiles du vaisseau sur lequel elle part le retrouver, ce que Shakespeare reprendra en écrivant :

« Le vent était malade d’amour »

La date de 1370 est importante : pour la première fois, un parfum est conçu à base d’alcool. Il s’agit de « l’Eau de la reine de Hongrie », à base de romarin, censé avoir permis à la vieille reine, âgée de 75 ans, de séduire un très jeune roi de Pologne. La période n’est pourtant pas favorable au parfum : le Moyen Âge européen, confit de religion, combat toutes les formes de plaisirs, supposés détourner l’homme du droit chemin. Il n’est alors plus utilisé que pour lutter contre l’air putride, la peste et le choléra. C’est d’ailleurs de là que vient l’expression « être en odeur de sainteté », les mauvaises odeurs étant considérées comme une marque de péché. Les Arabes, eux, en profitent pour devenir les maîtres de la parfumerie, ils inventent la distillation à l’alambic…

Balzac, Giono ou Maupassant, eux, ont exploité le potentiel éminemment romantique du parfum. Marqueur de séduction, d’amour, de sensualité, le parfum est convoqué, devenant petit à petit un véritable lieu commun, voire un stéréotype. Ainsi, chez Maupassant, les cocottes sentent nécessairement le musc (Bel Ami), les jeunes filles ont un parfum de verveine (Yvette – on retrouve ici la vision gauloise !), alors que les servantes n’emploient que des parfums bon marché (Notre Cœur).

C’est tout un colloque, « Parfums de littérature ou l’odeur des mots », qui, en 2003, a été consacré à la question du parfum et des odeurs en littérature, à l’initiative d’une équipe de recherche orléanaise. Les deux journées ont été l’occasion d’étudier plusieurs auteurs, de Merleau-Ponty à Roudnitska, d’Agrippa d’Aubigné à Chateaubriand, de Maupassant à Huysmans, de Baudelaire à Renée Vivien, Supervielle ou encore Jacques Réda, Céline, Greene, Camus, Giono, Aarto Paasilinna, Julien Gracq, Pierre Loti, Dany Laferrière ou Proust.

Et il faut enfin signaler le mouvement inverse, lorsque la littérature inspire les parfumeurs, comme cela a été plusieurs fois le cas. Les exemples les plus emblématiques sont probablement Cuir d’ange, de Jean-Claude Ellena, inspiré d’un texte de Jean Giono et, chez Guerlain, Vol de nuit – inspiré de Saint Exupéry – et Chamade, de Françoise Sagan.

Le parfum dans nos lectures

Forcément, sur ce sujet, on pense en priorité à Patrick Süskind, dans Le parfum. Jean-Baptiste Grenouille, et sa quête – meurtrière – du parfum parfait, de l’odeur absolue. Mais que dire de plus, de nouveau, sur ce livre, sinon que tous ceux qui ne l’ont pas encore lu doivent absolument l’ajouter à leur PAL ? Il s’agit évidemment, sur le thème du parfum, d’un livre absolument incontournable. Tous ceux qui l’ont lu à sa sortie, ou voilà quelques années, même s’ils ne sont pas tous capables d’en raconter l’histoire, gardent de cette lecture une empreinte profonde…

Mais le parfum est présent dans de très nombreux livres, au moins en filigrane, et ce depuis fort longtemps. Ainsi, dans l’Iliade, déjà, on relie l’idée de parfum et de séduction. Citons, à titre d’exemple, le chant XIV, dans lequel Héra emploie une « huile grasse, suave, qui avait été parfumée pour elle », afin que Zeus tombe amoureux – l’objectif est en réalité de détourner l’attention de ce dernier des préparatifs de guerre, et laisser le champ libre à Poséidon, pour seconder les Achéens.

Dans une odyssée plus récente – Le périple de Baldassare –, on retrouve l’idée qui avait cours en Mésopotamie, selon laquelle le mari doit offrir du parfum à la femme qu’il aime. Mais dans tout le récit, les odeurs sont mobilisées, elles font presque partie du paysage !

Pour rester dans la petite histoire de la grande Histoire, revenons en Égypte ancienne. J’ai le souvenir d’avoir lu – il me semble que c’était dans un livre de Serge Brussolo, probablement Le labyrinthe de pharaon, mais je ne peux l’affirmer – qu’un grand prêtre exigeait de ses amants qu’ils consomment de la citronnelle… car cela aromatiserait certaines sécrétions intimes. Voilà un usage des plantes parfumées qui n’est pas si souvent mis en avant…

Zola, pour sa part, fait fréquemment référence aux odeurs, mais, plus spécifiquement dans Nana, insiste sur les parfums que son personnage emploie à sa toilette. Ainsi, lorsqu’il décrit son cabinet de toilette, évoque-t-il « des roses, des lilas, des jacinthes, […] d’un parfum pénétrant et fort ; […] quelques brins de patchouli sec… ». Le comte Muffat est littéralement sous l’emprise du parfum de Nana !

Flaubert, dans Salammbô, décrit les parfums avec un luxe de détails. « C’était une émanation indéfinissable, fraîche, et cependant qui étourdissait comme la fumée d’une cassolette. Elle sentait le miel, le poivre, l’encens, les roses et une autre odeur encore ». Il évoque des plantes exotiques, et les substances que l’on en extrait, comme le galbanum, le benjoin, le myrobalon…

L’odeur, et le parfum, sont aussi employés comme support de mémoire, notamment dans les enquêtes policières. On pense ici à Qui a tué Heidi ?, de Marc Voltenauer, roman policier dans lequel on pourrait presque dire que l’un des personnages est le parfum Shalimar ; ce schéma était déjà présent dans deux ouvrages de Gaston Leroux, Le mystère de chambre jaune et Le parfum de la dame en noir. Dans ces deux derniers, c’est également – psychanalyse, quand tu nous tiens – le parfum de la mère qui est en jeu.

Dans un style différent, on retrouve dans L’énigme des Blancs-Manteaux – une enquête de Nicolas le Floch, commissaire au Châtelet, le personnage de la série de Jean-François Parot – l’idée d’un parfum qui tient lieu d’indice. Surprenant une conversation, Nicolas le Floch risque d’être surpris, quand soudain quelqu’un survient derrière lui, une main se plaque sur sa bouche, et il est entraîné, sans savoir par qui, vers l’office. Mais il a le temps de sentir un parfum, qui lui permettra d’identifier qui est intervenu…

Chez Indrek Hargla, auteur estonien de romans policiers, le héros récurrent, Melchior, est apothicaire. Autant dire qu’il passe une partie de ses journées à composer crèmes et onguents. Les odeurs, les parfums ne sont jamais bien loin.

Les parfums peuvent aussi être invitation au voyage, à l’exotisme. Quel meilleur exemple que Baudelaire, dans Invitation au voyage, Parfum exotique ou Un voyage à Cythère ? Évoquant les senteurs orientales, il nous emporte dans un incroyable voyage immobile.

Enfin, les parfums évoquent la féminité, la séduction, l’amour. N’ayant pas encore évoqué les auteurs asiatiques, on peut ici penser à Yasunari Kawabata, avec Tristesse et Beauté, ou Les belles endormies.

« Le parfum que respirait Oki était celui qui se dégageait naturellement de la peau d’une femme qu’étreignait son amant. Toutes les femmes exhalaient ce parfum, et même les toutes jeunes filles. Il avait non seulement un effet stimulant sur un homme, mais encore le rassurait et le comblait. Ne trahissait-il pas en quelque sorte le désir de la femme ?

Sans lui livrer ouvertement le fond de sa pensée, Oki avait néanmoins posé sa tête sur la poitrine de Keiko pour lui faire comprendre qu’il aimait l’odeur qui se dégageait de son corps. Il avait doucement fermé les yeux et était resté là, enveloppé dans le parfum de la jeune fille ».

Enfin, nous ne pouvons pas ne pas évoquer les Abeilles de Guerlain, le concours de nouvelles lancé par le parfumeur et qui donne lieu, chaque année, à l’édition d’un recueil regroupant les textes des lauréats, autour d’un thème qui touche aux parfums…

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