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Pipe

Vous êtes-vous déjà demandé depuis quand les hommes utilisent des pipes, et pour fumer quoi ? Jamais ? Eh bien alors raison de plus pour raconter cette « histoire de la pipe », qui n’est pas sans présenter quelques paradoxes intéressants…

Mais, pour ne pas tout embrouiller, il faut sans doute commencer par une – très rapide – histoire du tabac. Sur le continent américain, il est déjà cultivé depuis environ trois mille ans, mais, faute de sources écrites, on ne sait pas grand chose de plus, si ce n’est que l’on retrouve des pipes, et des représentations de dieux et de prêtres en train de fumer, dont certaines sont vieilles de plus de deux mille ans : on peut donc en déduire que les amérindiens consommaient du tabac dans le cadre de rituels religieux. Puis, en 1492, Christophe Colomb arrive à Hispaniola, et rencontre des « indiens » qui fument pour couper la faim et la fatigue, se soigner, atténuer la douleur. Il ramène les premières feuilles en Europe, qui vont alors se diffuser dans le monde entier, et ce très rapidement.

En effet, on sait que, dès 1520, de premières plantations sont créées aux Antilles, en Espagne, au Portugal, puis en Afrique à partir de 1530. Et la diffusion s’accélère : la Turquie et la Russie développent leurs premières cultures vers 1580, suivies par le Japon et l’Inde dix ans plus tard, et rejointes par la Grèce, les Philippines, l’Indochine au tournant du siècle. On peut considérer que, dès le milieu du dix-septième siècle, le tabac a conquis le monde entier, ou quasiment ! Cette histoire, on peut la retrouver, par exemple, dans l’ouvrage de Bénigno Caceres, Si le tabac m’était conté… (1988, Éditions de la Découverte).

Mais cela ne signifie pas qu’avant de découvrir le tabac, les hommes ne fumaient pas ! Ils fumaient, naturellement, comme le démontre la découverte, dans un tumulus préhistorique en Hollande, de pipes en terre, ou celle, en Russie, de pipes à eau en or vieilles de 2400 ans, qui appartenaient au peuple scythe – ce peuple avait le sens de la fête, ces pipes permettaient de fumer en même temps (!!!) cannabis et opium -. Certaines fresques, à Pompéï, montrent également des personnages fumant la pipe. Plus proche de nous, mais toujours avant l’arrivée du tabac, les narguilés, en Perse, apparaissent vers 1320.

Les grecs et les romains, pour lesquels on dispose de sources écrites, fumaient principalement des feuilles d’eucalyptus et de poirier. Mais on a également retrouvé mention de pétales de rose, de lavande, d’écorce de saule, de jonc et même de thé. Ces pratiques se retrouvent essentiellement dans un contexte médical, et à l’occasion de rituels religieux.

Tout cela permet de comprendre pourquoi de très nombreuses mythologies intègrent des personnages qui fument, et, notamment, qui fument la pipe. Ainsi, proches de nous, les Basques ont Olentzaro (il existe diverses graphies, j’en ai choisi une au hasard), un personnage sale, glouton, ivrogne, qui apparait la nuit de Noël, qui s’introduit dans les familles en passant par la cheminée, mais ne distribue pas de cadeaux. Les Celtes, pour leur part, ont les leprechauns, ces petits personnages grincheux et avides qui n’ont qu’une obsession, amasser un trésor. Côté slave, les Vodianoï, sortes d’elfes aquatiques, qui capturent les imprudents et les entraînent au fond des rivières, ne se laissent fléchir que si on leur offre du tabac.

En Afrique également, on retrouve des légendes dont les personnages sont des fumeurs. Ainsi, au Cap, le nuage qui recouvre parfois Table Mountain est réputé être le résultat de l’affrontement entre Jan van Hunks, un pirate hollandais, et un démon. De leur joute à la pipe est né le nuage ; de la défaite du démon et de sa colère, subsiste le danger qu’il y aurait à se promener sur cette montagne par jour de mauvais temps.

Mais, sans doute en lien avec la culture bien plus ancienne du tabac sur le continent américain, c’est dans les mythologies du continent américain que l’on trouve le plus d’exemples. Ainsi, chez les Tupi brésiliens, Matintapereira est une chouette dont le chant, la nuit, annonce la venue de la mort. Mais elle apparait parfois comme une femme enceinte, qui, si on lui refuse du tabac pour sa pipe, abandonne son fœtus dans votre hamac ! Toujours au Brésil, le Saci-Pererê est un petit garçon noir, à une seule jambe, qui fume la pipe. Espiègle et taquin, il n’apprécie rien tant que de jouer de mauvais tours aux hommes ou aux animaux.

Dans la mythologie vaudoue, on retrouve également un fumeur de pipe, Zaka, protecteur des travaux des champs et des récoltes. Et chez les Guaranis, Yakaira est le maître de la brume, du brouillard, mais également de la fumée des pipes qu’emploient les chamans pour accéder aux dieux.

Enfin, on ne peut pas ne pas citer la présence récurrente de pipes et de fumeurs de pipes dans les mythologies amérindiennes. Chez les Cahuilla, la première chose que font les dieux créateurs une fois le monde créé, c’est de se fabriquer une pipe et d’utiliser du tabac, pour dissiper l’obscurité originelle. Chez les Lakota (une tribu de Sioux), on raconte l’histoire de Femme Bison Blanc, messagère de Wakan Tanka – le Grand Esprit -, venu leur apporter la pipe sacrée, symbole de paix. On retrouve le motif de la pipe sacrée chez les Crows, également, comme le rapporte Pierrette Paule Désy, une ethnologue canadienne dans Amérique du Nord. Mythes et rites amérindiens. Tout ceci se traduit par le cliché, véhiculé notamment par les westerns, du « calumet de la paix ».

Alors, avant de parler de livres, signalons enfin que des fumeurs de pipe, on en retrouve beaucoup dans la culture populaire. On peut penser à Michel Manzi qui, dans Le livre de l’Atlantide (1922), décrit les Atlantes comme fumant la pipe, hommes et femmes indifféremment. On peut penser également à tous les peintres qui, sur leurs portraits ou autoportraits, fument la pipe, comme Vincent van Gogh, Gustave Courbet, ou qui, comme Cézanne, ont représenté des fumeurs de pipe. On pense aussi, souvenir d’un temps que les moins de vingt ne peuvent pas connaître, à Georges Brassens ou à Jacques Tati, pour n’en citer que quelques-uns… parmi tant d’autres !

Signalons, pour finir, que le sujet fut considéré comme suffisamment important pour justifier un échange, lors de la séance de la Société française de philosophie du 26 mai 1956, entre Claude Lévi-Strauss, Lacan et Tubiana. Excusez du peu…

La pipe dans nos lectures

On l’a vu, la pipe est partout dans les sociétés humaines. Pourtant, intuitivement, on a le sentiment qu’elle n’est pas aussi présente dans les livres, ou, plus probablement, on ne l’a pas notée autant qu’elle est présente.

Et on retrouve alors des typologies des personnages adeptes de la « bouffarde », avec, peut-être, en figure numéro un, l’enquêteur. On pense naturellement au commissaire Maigret, le personnage récurrent de Georges Simenon – qui, hasard ou pas, était lui-même fumeur de pipe ! -, mais également à Sherlock Holmes, ou au détective d’Edgar Allan Poe dans Double assassinat dans la rue Morgue. On peut également songer à Blake et Mortimer, les héros de Edgar P. Jacobs, ou à certains personnages de la série Détectives. La caractéristique de ces personnages, c’est le fait que leurs enquêtes font en général une plus large part à la réflexion qu’à l’action – allez, ce n’est faire injure à personne que de dire que le rythme des Maigret n’est pas trépidant ! Dans un tel contexte, où vous avez besoin de vous poser, de peser les indices en votre possession, vous pouvez prendre le temps de fumer une pipe, avec tout le rituel que cela implique. On a plus de mal, à l’inverse, à imaginer un héros bondissant comme James Bond s’accorder ce temps-là : du temps où la bien-pensanse ne l’interdisait pas encore, 007 fumait évidemment des cigarettes, dans le feu de l’action.

Je laisse cependant au site du CRDP de Versailles la responsabilité de son analyse. Au sujet d’Un roi sans divertissement, de Jean Giono, ils vont jusqu’à proposer une sémiologie de la tabagie dans le roman, à l’occasion de laquelle ils signalent que « La pipe de Maigret comme de beaucoup de détectives est un attribut inamovible de la virilité associée à une réflexion « flottante » qui s’apparente au loisir et à la rêverie ». Et, plus loin, ils précisent que, dans le roman de Giono, la pipe porte une valeur sociale, variable d’un personnage à un autre. Pour certains, elle est une marque d’indépendance, pour d’autres une façon de s’intégrer dans le groupe. Et ils concluent en précisant que « la « pipe en terre » de Langlois est signe de ralliement et de sécurité ».

Il est un autre type de héros à qui la pipe va bien, c’est le marin, et, en particulier, le marin solitaire, et, par extension, le baroudeur, l’aventurier. Daniel Defoe, dans Les chemins de fortune, à l’occasion d’un tribunal tenu sur le bateau, nous montre des marins indissociables de leurs pipes. Dans Moby Dick, d’Hermann Melville, l’amitié entre Ismaël, le narrateur, et Queequeg, se scelle dans la fumée des pipes. Torrès, dans La Jangada, de Jules Verne, avant de s’endormir, sacrifie toujours au même rituel, qui consiste à « avaler quelques gorgées de forte liqueur, puis, cela fait, de fumer une pipe ».

Pour certains, fumer la pipe et la marque indiscutable du confort, de la sécurité. Comment s’étonner, dès lors que Bilbo, ou encore Merry et Pippin, les hobbits de Bilbo le hobbit et du Seigneur des anneaux, de John Ronald Reuel Tolkien, partagent ce goût ? Gandalf lui-même, quand il n’est pas à courir le monde, ne rechigne pas à s’adonner au plaisir des ronds de fumée…

Enfin, il est une catégorie plus inclassable de fumeurs de pipe. C’est celle des excentriques, des originaux. On pense ici, naturellement, au capitaine Haddock, de Hergé, qui, entre deux bordées de jurons, tire sur la pipe qui ne le quitte jamais. Mais également à Popeye, le marin borgne, susceptible et pas très vif d’esprit.

Et probablement y en a-t-il encore beaucoup d’autres, oubliés ici. Alors n’hésitez pas à les signaler en commentaire !

1 réflexion au sujet de “Pipe”

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