Bandes dessinées, Biographies & autobiographies

Le chien de Dieu

Chronique de Le chien de Dieu, de Jean Dufaux et Jacques Terpant.

« Vous, les autres, c’est du pareil au même. Et puis, de toute façon, à présent, c’est à la radio et à la télévision que ça se construit une carrière. C’est là qu’ils sont les écrivains, dans la lucarne… À déballer leur camelote, leurs petites misères, leurs feignasseries, qu’ils en sont même touchants à force de lorgner sur leurs courbes de vente, les seules courbes qui les fassent bander, les galeux ! »

Jean Dufaux et Jacques Terpant, Le chien de Dieu, Futuropolis, 2017, p. 10.

Motivations initiales

Une bande dessinée consacrée à Céline – Louis-Ferdinand, pas Dion -, ce n’est pas courant. Et, pour l’un de nous, chez Ô Grimoire, Céline, c’est l’auteur de l’immense Voyage au bout de la nuit, lu et relu, dont une édition qui a tout vu, tout fait, côtoie, dans la bibliothèque, une autre, même pas déballée. Alors cette bande dessinée a rejoint notre PAL – nos PAL, devrais-je dire -. Et vous savez comment cela se passe : parfois un livre entre dans la PAL et s’y glisse, s’y enfonce, s’y blottit. Mais ce soir, c’était l’occasion de l’en sortir. Et c’est moi, qui n’ai pas lu Céline, qui l’ai attrapé.

Synopsis

Cette bande dessinée – en fait, pour être honnête, j’avais commencé en écrivant « ce livre », parce qu’en réalité, il s’agit d’abord d’un livre, qui se trouve être une BD – est un portrait de Céline. Qui montre la complexité infinie de ce personnage, sans chercher à masquer ses traits les plus douteux – il n’est probablement pas utile d’épiloguer -, mais sans en faire non plus un récit à charge. Rebelle, en colère, en quête d’absolu, solitaire… c’est le portrait d’un humain que nous livrent Jean Dufaux et les dessins de Jacques Terpant.

Notons au passage que ce n’est pas forcément le registre dans lequel on s’attendait à retrouver l’auteur de Murena, de deux Blake et Mortimer, de Complainte des landes perdues… mais qui donne l’occasion de découvrir l’existence d’une série Grands écrivains, publiées dans les années 90 chez Glénat, avec un album consacré à Sade, un à Hemingway, un à Pasolini, un à Balzac et un à Hammett.

Avis

On ne peut s’empêcher de se demander, à la lumière de faits et de débats récents, mettant en scène des artistes, si l’on peut, et si l’on doit distinguer l’homme et l’artiste, ou si les manquements de l’un doivent discréditer l’autre. Faut-il repenser la place dans la littérature française de Voyage au bout de la nuit à l’aune de l’insupportable sympathie de son auteur pour certaines thèses nazies… et alors même qu’il n’a semble-t-il jamais sollicité le moindre avantage, bénéficié du moindre passe-droit. Et que son attitude et ses actes – le médecin Louis-Ferdinand Destouches qui soigne gratuitement de jeunes criminels qui se cachent – sont par moment davantage ceux d’un anarchiste que d’un homme de l’ordre – fut-il nouveau ! -.

Cette complexité, qui n’est pas masquée mais bien plutôt mise en évidence, font que l’on voit plus en Céline un homme bouillonnant d’une rage qui remonte peut-être bien aux expériences traumatiques vécues – subies – pendant la guerre de 14-18, lorsque le maréchal des logis Destouches au 12e cuirassiers voit ses camarades tomber alors qu’ils chargent, sabre au clair. « Et moi, je ne veux pas vous bluffer, n’est-ce pas, mais je faisais partie de la bande, un con parmi d’autres… », nous dit-il.

Cet homme qui ne trouve pas sa place dans les salons parisiens, ni dans le milieu de l’édition, qui ressemble à un clochard au point de se faire refouler des terrasses des cafés parisiens, y compris lorsqu’il est avec Arletty, comment ne pas lui reconnaître au moins de la sincérité ?

Et l’on se demande aussi, en lisant la citation choisie pour ouvrir cette chronique, ce qu’il aurait pensé de l’émergence des réseaux sociaux. En effet, dans cet extrait d’une conversation qu’il aurait pu avoir avec Gaston Gallimard, son éditeur, apparait toute sa détestation pour ce qui, de son point de vue, n’est pas de la littérature, mais du commerce de livres. Et l’on se surprend à imaginer ce qu’il penserait aujourd’hui.

Il faut dire également un mot des dessins. En noir et blanc, pour l’essentiel, ils prennent des teintes bistres, ocres, jaune passé pour marquer les flash-back. Sans être physionomiste, je n’ai pas eu de peine à m’y retrouver, y compris pour reconnaître Céline jeune. Et de l’ensemble se dégage une force vitale brute, autant dans la violence que dans l’amour. Et dans une forme de désenchantement née de la médiocrité ambiante…

Souvent, lorsque j’ai fini un livre, que je l’ai aimé ou non, j’ai une idée assez précise des personnes qui pourraient l’apprécier et de celles à qui je ne vais pas le recommander. Mais, ici, j’ai du mal à le dire. Le sujet n’est évidemment pas anodin ; le récit non plus. J’ai apprécié cette lecture, et, à bien y réfléchir, je pense que, pour s’y engager, il suffit d’accepter de l’aborder avec curiosité, curiosité pour l’homme, curiosité pour le personnage, curiosité pour le traitement qui en est fait. Alors, qui me suit ?

Pour en savoir plus

Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

1 réflexion au sujet de “Le chien de Dieu”

  1. Un personnage très complexe qui me questionne après la diffusion sur Arte d’un documentaire et dont j’approfondis ma connaissance avec un livre dont je vais bientôt parler sur sa période au Danemark après la guerre dans lequel Christophe Malavoy raconte avec l’écriture de LFC le tout avec de superbes illustrations 🙂

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