Chronique de Katabasis, de R.F. Kuang.
« Bien qu’elle ne l’eût jamais admis, l’idée de travailler avec quelqu’un de dangereux l’excitait. Alice avait franchi comme un charme ses premières années d’études supérieures : chouchoute de tous les professeurs, elle réussissait miraculeusement là où les autres échouaient. Elle appréciait donc l’idée que son directeur soit dur, impatient, voire cruel avec ses condisciples, car cela rendait encore plus précieuses ses attentions pour elle. Elle aimait être l’exception qui confirmait la règle. Le favoritisme était une très bonne chose, pour peu qu’elle soit la favorite. »
R.F. Kuang, Katabasis, De Saxus, 2026.
Motivations initiales
Après le coup de cœur monumental qu’a été La Guerre du Pavot, j’attendais le nouveau roman de R.F. Kuang avec une impatience immense.
Il faut dire que l’autrice m’avait impressionnée par sa capacité à mêler fantasy, réflexion politique et personnages profondément imparfaits. Alors forcément, lorsqu’elle a annoncé Katabasis, impossible pour moi de passer à côté.
Et puis, soyons honnêtes… regardez cet objet-livre. La couverture est absolument magnifique. Oui, j’ai aussi craqué pour lui.
Synopsis
Alice Law est prête à tout pour faire reconnaître son talent de magicienne. Brillante doctorante à Cambridge, elle n’a qu’une seule ambition : obtenir la place dont elle rêve au sein de l’université. Mais lorsque son directeur de thèse disparaît brutalement, tout son avenir s’effondre. Une seule solution semble alors possible : descendre jusqu’aux Enfers pour le ramener. Accompagnée malgré elle par Peter Murdoch, son éternel rival, Alice entame une traversée où chaque cercle franchi met autant leurs compétences magiques que leurs blessures les plus profondes à l’épreuve. Car certains démons ne vivent pas seulement dans les profondeurs de l’Enfer…
Avis
Je ressors de cette lecture avec un sentiment assez mitigé, et c’est probablement ce qui m’a le plus frustrée. Parce que Katabasis avait absolument tout pour devenir un immense coup de cœur.
L’idée de départ est brillante. Une dark academia qui revisite la descente aux Enfers, portée par un système de magie fondé sur l’alchimie et les sciences, signé par R.F. Kuang ? Sur le papier, j’étais déjà conquise.
Les premiers chapitres sont d’ailleurs extrêmement prometteurs. L’autrice installe un univers intrigant, développe une vision originale de l’Enfer et pose immédiatement des questions passionnantes sur l’ambition, la réussite universitaire et le prix de l’excellence. Malheureusement, j’ai eu le sentiment que le roman délaissait progressivement ce qui faisait toute sa singularité.
Très vite, les Enfers deviennent presque un simple décor. Là où j’attendais une véritable exploration de cet univers, le récit se recentre essentiellement sur les relations entre les personnages, leurs traumatismes et les mécanismes d’emprise qui les lient. Ce n’est pas inintéressant, loin de là. R.F. Kuang excelle toujours lorsqu’il s’agit d’explorer les rapports de domination, les relations toxiques et les déséquilibres de pouvoir. Elle dissèque avec beaucoup de finesse la manipulation psychologique, les dépendances affectives et les violences invisibles qui peuvent exister au sein des relations humaines.
Mais ici, cette thématique finit par prendre tellement de place que j’ai eu l’impression qu’elle éclipsait complètement la promesse initiale du roman. J’aurais voulu passer davantage de temps dans cet Enfer si riche en possibilités.
Le système de magie constitue lui aussi un sentiment contrasté. J’ai trouvé les idées très intéressantes, particulièrement la manière dont l’alchimie est intégrée au fonctionnement de la magie. En revanche, les explications sont parfois extrêmement denses. Certaines scènes donnent presque l’impression de lire un traité universitaire, ce qui ralentit considérablement le rythme. Je me suis surprise à relire certains passages sans être certaine de les avoir réellement compris.
Le roman souffre également, selon moi, d’un déséquilibre dans sa construction. Malgré ses nombreuses pages, j’ai parfois eu le sentiment que l’histoire avançait très lentement. Les retours en arrière sont nombreux et finissent par casser la dynamique du récit. Puis, à l’inverse, lorsque le dénouement arrive enfin, tout s’accélère brutalement.
J’ai trouvé cette fin étonnamment expédiée. Certains choix narratifs m’ont semblé contredire les règles que le roman avait lui-même soigneusement mises en place jusque-là. Cela m’a laissée avec une impression d’incohérence et un goût d’inachevé au moment de refermer le livre.
Est-ce un mauvais roman ? Absolument pas. C’est même un livre intelligent, ambitieux et porté par une plume toujours aussi remarquable. Mais c’est aussi, à mes yeux, un roman qui ne tient pas totalement les promesses de son point de départ.
Peut-être est-ce simplement la conséquence de mes attentes après La Guerre du Pavot. J’espérais retrouver cette même capacité à construire un univers où le décor et les enjeux ne font qu’un. Ici, j’ai parfois eu la sensation que l’Enfer n’était finalement qu’un prétexte à une autre histoire.
Et c’est probablement ce qui résume le mieux mon ressenti : j’avais l’impression de partir explorer les profondeurs des Enfers… mais je me suis finalement retrouvée à errer dans leurs limbes.

