Chronique de Des Garçons comme il faut, de Serena Gentilhomme.
« Et, dès la veille du procès, les féministes envahissent la ville, déterminées à assurer une présence constante et une participation active aux débats, selon la formule consacrée. En clair, il s’agit d’assister à toutes les audiences du procès, d’être aux côtés des victimes et de faire entendre leur cri, unanime, sous les fenêtres du palais de justice: perpétuité pour les bourreaux du Circeo. »
Serena Gentilhomme, Des Garçons comme il faut, La Manufacture des Livres, 2026, p. 121.
Motivations initiales
J’ai une confiance presque aveugle envers La Manufacture de livres. C’est une maison d’édition qui publie souvent des textes courts, mais d’une intensité remarquable. À chaque nouvelle lecture, j’ai la sensation de découvrir un récit qui laisse une trace.
C’est exactement ce qui a fait que j’ai ouvert Des Garçons comme il faut. Je ne savais pas encore à quel point cette lecture allait me bouleverser.
Synopsis
En 1975, un fait divers d’une violence inouïe secoue l’Italie. Deux adolescentes sont retrouvées enfermées dans le coffre d’une voiture après avoir été séquestrées et torturées pendant plusieurs jours. L’une d’elles a succombé à ses blessures. L’autre survit et devient le principal témoin d’un crime qui marquera durablement l’histoire du pays.
À travers cette affaire, Serena Gentilhomme revient sur un événement qui dépasse largement le cadre judiciaire. Car derrière les faits se dessinent les rapports de domination, la violence faite aux femmes et les privilèges d’une jeunesse masculine persuadée d’être au-dessus des lois.
Avis
Avant cette lecture, je n’avais jamais entendu parler du massacre du Circeo. Pourtant, cette affaire constitue l’un des plus grands traumatismes de l’Italie des années 1970. Et c’est sans doute la première force de ce livre, qui remet en lumière un drame que beaucoup ignorent aujourd’hui. Mais Serena Gentilhomme ne se contente jamais de raconter un fait divers. Elle s’interroge sur ce qu’il révèle d’une société toute entière.
La première partie est probablement celle que j’ai trouvé la plus bouleversante. L’autrice reconstitue les événements avec beaucoup de précision, mais sans jamais tomber dans le voyeurisme. Les violences subies par Donatella Colasanti et Rosaria Lopez sont racontées avec une immense pudeur. On comprend l’horreur des faits sans que la souffrance des victimes ne devienne un spectacle. Cette retenue rend le récit encore plus difficile à lire.
La seconde partie change complètement de perspective. Le crime est désormais connu, les coupables sont identifiés, mais une autre violence apparaît : celle des discours. On assiste aux auditions, au procès, aux réactions de la presse, des responsables politiques, des avocats et de l’opinion publique. Et c’est probablement cette partie qui a provoqué le plus de colère chez moi. Parce qu’elle montre à quel point, en 1975, la parole des victimes était constamment remise en question. À quel point le statut social des accusés semblait parfois peser davantage que les souffrances des jeunes femmes. Les auteurs du crime étaient issus de familles aisées, protégés par leur milieu, convaincus que tout leur était permis. Le plus troublant, c’est que certaines réactions rapportées dans le livre résonnent encore aujourd’hui avec une familiarité dérangeante.
L’autrice adopte une écriture presque journalistique. Les faits sont présentés avec rigueur, sans effets dramatiques inutiles. On sent l’immense travail de documentation réalisé en amont, tant sur le déroulement des événements que sur le contexte politique, judiciaire et médiatique de l’époque.
J’ai particulièrement apprécié cette retenue. Serena Gentilhomme ne cherche jamais à orienter les émotions du lecteur. Elle expose les faits, les témoignages, les décisions de justice et laisse chacun mesurer lui-même l’ampleur de la tragédie.
Ce livre dépasse largement le récit criminel. Il raconte et il interroge la misogynie, les rapports de classe, le sentiment d’impunité, la manière dont une société traite ses victimes et protège parfois ses bourreaux.
C’est un texte court, mais d’une puissance rare. Je l’ai lu d’une seule traite, incapable de m’arrêter dans cette lecture révoltante, horrifiante et profondément touchante.
Cinquante ans ont passé depuis le massacre du Circeo. Pourtant, depuis que j’ai refermé ce livre, une pensée me poursuit : si certains discours ont évolué, d’autres continuent malheureusement de nous être familiers. C’est précisément pour cela que ce livre me paraît aussi important. Parce qu’il ne raconte pas seulement une affaire judiciaire. Il nous oblige à regarder en face ce qu’elle dit de notre société, hier comme aujourd’hui.
Pour en savoir plus
Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.


Tu me tentes bien ! Quand il s’agit de faits divers, c’est parfois tellement terrifiant qu’il ne sert à rien d’en rajouter des couches, et c’est apparemment ce que l’autrice réussit ici… je ne connaissais d’ailleurs pas cette histoire, merci !
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Je partage ta confiance en les éditions de La Manufacture de livres. Par contre, je ne sais pas si j’aurai le courage de lire ce roman tant il semble fort émotionnellement. Mais je le garde tout de même dans un coin de ma tête. Merci.
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