Chronique de Le Sang de la bête, de Frédéric Paulin.
« Et pourtant, elle l’aime toujours. De ça aussi, elle s’en veut. Mais elle ne peut se l’expliquer : elle est flic et, en théorie, mieux préparée que quiconque à déjouer cette violence au sein de son couple. Mais, non, elle aime toujours son mari et n’arrive pas à parler de ce qu’elle subit, ni à ses amies, ni à ses collègues. »
Frédéric Paulin, Le Sang de la bête, La Manufacture de livres, 2025 (2017), p. 41.
Motivations initiales
Il n’y a aucune question à se poser : chez Ô Grimoire, nous avons probablement lu « tout Paulin » depuis la trilogie Benlazar, avec, par ci, par là, de petits retours en arrière vers certains textes antérieures… Alors, forcément, Le Sang de la bête, réédition de La Peste soit des mangeurs de viande, paru en 2017, ne pouvait pas nous échapper…
Synopsis
Lorsqu’un policier de la DDIPP (Direction départemental Interministérielle de la Protection de Paris, également appelée La Véto parce que l’essentiel de l’activité est d’assurer la surveillance vétérinaire) est retrouvé égorgé, à genoux, les mains liées dans le dos, dans un abattoir de la région parisienne, la question que chacun se pose est de savoir « dans quoi s’est donc fourré le capitaine Pierre Luchaire ». D’autant qu’avant d’être affecté – à sa demande – à la DDIPP, Luchaire était à la PJ. Or personne ne demande à être transféré de la PJ à la DDIPP, cela n’existe pas. Et sur le corps, on retrouve un post-it, sur lequel est inscrit « Peuvent-ils souffrir », ce qui oriente forcément vers les mouvements écologistes et spécistes.
L’enquête est confiée à Etienne Barzac, de l’IGPN. Qui traîne une sacrée réputation dans la police : détesté par beaucoup, mais également reconnu comme un excellent flic intègre par ses chefs. « Ce con de Barzac foutrait sa femme en cabane si elle traversait en dehors de clous, avait-il entendu dire par un de ses supérieurs » (p. 16).
Mais Barzac n’a pas que cela en tête : son ex-femme est en phase terminale d’un cancer ; son fils aîné essaye encore d’arranger les choses, mais le plus jeune ne lui parle plus ; sa relation avec sa compagne n’est pas totalement fluide. Et la collègue avec laquelle il s’embarque dans cette enquête subit les coups de son propre conjoint…
Avis
Les romans de Frédéric Paulin ne sont jamais simplement une simple enquête policière. Il y a toujours une forte dimension sociale – condition féminine, racisme, extrêmisme religieux, anticapitalisme… – ancrée dans une époque et une histoire plus large. Et, d’ailleurs, c’est précisément cet aspect qui fait que l’on aime tout particulièrement cet auteur – le must absolu restant, à date, La Trilogie libanaise.
Et celui-ci ne fait pas exception à la règle. Frédéric Paulin construit son récit autour du commandant Barzac, solitaire, revenu de tout, peu amène, grincheux pour ne pas dire plus – on pourrait presque aller jusqu’à dire de lui qu’il est misanthrope. La construction même du livre est originale, avec une première partie nommée « Ce que l’on dit » et une seconde partie intitulée « Ce qu’il s’est passé ». Cela pose d’entrée l’idée que, probablement, il va falloir aller chercher au-delà des apparences.
Le commandant Barzac est également animé par une quête : depuis des années, il fait tout ce qui est en son pouvoir pour coincer le capitaine Mauer, surnommé le Morc’hast, qu’il a choisi comme ennemi personnel. Au point d’en faire une obsession, peut-être la seule chose qui pourrait le détourner de ses valeurs…
Le cœur de l’histoire tourne autour d’un sujet d’actualité, autour des abattoirs, de la façon dont les animaux, dans notre société, sont traités dans une forme d’indifférence. Les actions des associations comme L214 – qui est évidemment présente dans le livre – ont permis de mettre en lumière les conditions souvent abominables dans lesquels les animaux sont abattus. Avec un impact mal connu, parce qu’assez peu étudié, sur ceux qui y travaillent, alors même que, au cours du XIXe siècle, les abattoirs tels qu’on les connait aujourd’hui ont été mis en place parce que l’on considérait que « le spectacle de la mise à mort rend les hommes violents, il faut donc la cacher » (la citation émane de Catherine Rémy, “À l’abattoir, travail et relations professionnelles face au risque sanitaire, S. Muller”, Sociologie du travail, Vol. 51 – n° 3 | 2009, 432-434.).
Il y a par contre un « personnage » dont je n’ai pas exactement saisi le rôle. Pour ne pas spoiler, je ne vais pas en dire grand-chose, mais il apparait épisodiquement, sans que la signification exacte de ces apparitions soit formellement explicitée. J’ai cherché s’il pouvait y avoir une dimension symbolique mais je n’ai rien trouvé. Bref, je ne sais pas.
Quoi qu’il en soit, cela reste un bon Paulin, une bonne histoire, bien tissée, solide, riche, qui vous happe. L’auteur a évité le risque principal, qui était de partir dans tous les sens, risque non négligeable au vu des histoires parallèles qui constituent la trame de cette histoire. Mais, non, on ne s’égare pas. Alors, pousserez-vous la porte de l’abattoir ?
Pour en savoir plus
Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.


Oui, une réédition tout à fait bienvenue pour rappeler la maltraitance animale
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