Chronique de Bleus, blancs, rouges, de Benjamin Dierstein.
« La PJ, c’est un concours de muscles, Jacquie. Vous, vous êtes faite pour l’analyse. Vous avez une occasion en or de lancer votre carrière de la meilleure des façons. Vous serez titularisée juste après votre stage. Je suis sûr qu’en quelques années, vous deviendrez une fierté du service. »
Benjamin Dierstein, Bleus, blancs, rouges, Folio policier, 2025, p. 113.
Motivations initiales
Pour être parfaitement honnête, j’ai mis beaucoup de temps à m’engager dans cette lecture. Et même à acheter ce livre. À plusieurs reprises, il m’a fait de l’œil mais je l’ai laissé sur l’étal de la librairie. Pourtant, son sujet est alléchant : au printemps 1978, à Paris, les services de police sont sur les dents. La « menace rouge » préoccupe tout le monde. Les émules des Brigades rouges italiennes et de la Fraction armée rouge allemande, et en particulier Action directe, enchaînent les attentats. Jacques Mesrine, de son côté, s’évade. En face, les services de police jouent chacun leur propre partition, au service de leur chef au détriment, parfois, de l’efficacité…
Mais… mais il ne s’agit que d’un premier tome. D’une trilogie. Et, même en format de poche, il fait 919 pages. Oui, oui, vous avez bien lu. Un pavé, une brique. Et les deux autres sont du même tabac a priori. Alors j’ai tardé. Mais…
Synopsis
Avis aux boomers et à la première moitié de la génération X : vous ne pouvez pas ne pas vous retrouver dans ce livre. Les acteurs de cette histoire sont ceux dont vous entendiez parler à la radio et à la télévision, dont vous n’avez pas forcément toujours compris – et même connu – les actions. Dans ce premier tome, qui couvre les années 1978 et 1979, Valéry Giscard d’Estaing est aux affaires, les grands noms de la police sont Broussard, Ottavioli, Aimé-Blanc, Prouteau, Barril. Le SAC est encore actif, la françafrique aussi – au bénéfice, notamment, de la famille Giscard d’Estaing, qui met les ressources africaines en coupe réglée…
Dans ce contexte, sur les bancs de l’École supérieure des inspecteurs de la police nationale, à Cannes-Écluse, Jacquie Lienard – nièce de Marcel Lebrun, surnommé le Le Cerveau aux RG -, et Marco Paolini – Corse et proche du SAC – sont en compétition pour décrocher le Graal : pour avoir une chance de rejoindre la Brigade de recherche et d’intervention (la BRI, plus souvent appelé l’Antigang, dirigé par Broussard), il faut être major de la promo.
Mais leur opposition ne s’arrêtera pas au classement de promo. Dès leur arrivée dans leur lieux de stage respectifs, l’ironie du sort fait qu’ils vont se retrouver sur des enquêtes parallèles…
Avis
Alors, que vaut ce livre ?
Pour être tout à fait honnête, j’ai eu du mal à entrer dedans. Il faut dire que, même si l’auteur s’appuie, pour l’essentiel, sur la véritable histoire, il n’empêche qu’il faut tout de même poser quelques bases, et les principaux personnages. Or, pour une trilogie composée de trois pavés, qui va probablement s’étaler sur plus de 2500 pages, il faut installer un certain nombre de personnages. Ici, il faut notamment nous faire entrer dans l’organisation de la police de l’époque – qui a bien changé depuis. Il faut également mettre en place la galerie de portraits de la pègre, des groupes d’extrême-gauche… Bref, il y a du travail.
En plus, et surtout au départ, il y a quelques abréviations – le glossaire en fin d’ouvrage compte tout de même huit pages… -, de quoi faire un peu peur. Mais après environ 70 pages, ça commence à tourner et à gagner en fluidité.
Mais, surtout, ce qui est véritablement extraordinaire, c’est la façon dont l’auteur parvient à faire revivre ces années avec ici une bande-son évoquée par petites touches, là des événements historiques – les premiers coups d’éclat de Bernard Tapie, les affaires Boulin ou Castelbajac, les relations floues (et sales) de la France et de son président avec Bokassa ou Omar Bongo… -. Je pose ça là en passant : je n’avais pas une image aussi horrible de l’ex-président, cynique, calculateur, et, surtout, offrant aux membres de sa famille les plus beaux joyaux de l’Afrique – et pas que des diamants – pendant que lui-même se livrait à l’une de ses activités préférées, la chasse, aux gros animaux mais également à la moitié de l’humanité… Cela me donne envie de creuser un peu le sujet à l’avenir, pour voir ce qui est l’ordre de l’Histoire et ce qui est de l’invention de l’auteur.
Mais qui est donc cet auteur ? Benjamin Dierstein est-il historien, spécialiste d’histoire contemporaine ? On pourrait le penser, à voir l’épaisse bibliographie qui clôture le livre – pas loin de 200 ouvrages de référence y figurent. Eh bien non, il vient du monde du cinéma et de la musique. La solidité de son travail de recherche n’en est que plus remarquable.
Et, ce qui est encore mieux, il parvient à faire en sorte que cette base historique en béton armé s’efface au profit de son récit. Ce qui est encore bien mieux ! On est avec Jacquie, Christian et Marco, on est avec Bokassa, Giscard d’Estaing, on est avec Vauthier, Fanfan et les frères Zemour. On est également avec Petitjean, Schwartzmann, Goldmann (Pierre, l grand frère de Jean-Jacques).
Il y a un autre point à signaler. Benjamin Dierstein parvient remarquablement à faire ressentir l’ambiance poisseuse de l’époque quant aux relations hommes – femmes et au machisme effréné de ceux qui avaient du pouvoir. Les politiques, dans le monde de la nuit, évidemment, dans le show-bizz, dans l’économie, dans la police. Partout, nous rappelle-t-il, être une femme est synonyme non seulement d’infériorité, mais, surtout, d’être une proie sexuelle. C’est visqueux…
En un mot comme en cent, ce livre et ce début de trilogie est une très belle réussite… malgré son épaisseur !
Pour en savoir plus
Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

