Chronique de Le Mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli.
« Comment fais-tu quand tu veux casser un fil de fer ? D’abord, tu le tords dans un sens, puis dans l’autre. C’est ce que nous ferons, Evgueni. Au fur et à mesure que vous construirez votre réseau, vous vous rendrez compte qu’il y a des thèmes auxquels les gens tiennent plus que tout. Je ne sais pas lesquels. Ce sont les clics qui te le diront, Evgueni. Put-être qu’il y a quelqu’un qui est contre les vaccins, un autre contre les chasseurs ou les écologistes ou les Noirs, ou les Blancs. Peu importe. L’essentiel est que chacun ait quelque chose qui lui tienne à cœur et quelqu’un qui le fasse enrager. »
Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin, Folio, 2025, p. 249.
MOTIVATIONS INITIALES
Un livre qui propose de découvrir « les dessous de l’ère Poutine », qui pourrait ne pas avoir envie de le lire ? Ok, ma formule est exagérée, il se trouve des français (et pas que) pour considérer que c’est la France qui est une dictature et la Russie un aimable lieu de villégiature, donc, ceux-là ne seraient pas plus intéressés que cela à se confronter à une réalité qui pourrait déranger leurs « belles » idées.
Toujours est-il que ce livre a finalement intégré ma PAL, et qu’il en est sorti voilà quelques semaines.
SYNOPSIS
Giuliano da Empoli, écrivain italo-suisse, est un de ces personnages de l’ombre qui sont attirés par la lumière. Il se voit d’ailleurs lui-même – c’est en tout cas ce qu’il a laissé écrire dans un article de Politico qui lui a été consacré (« Giuliano da Empoli, le Machiavel moderne« , 30 septembre 2025) – comme un conseiller de l’ombre des grands de ce monde, une sorte de Machiavel d’aujourd’hui. Passionné par les jeux de pouvoir et la façon dont les autocrates de notre temps – Trump, Poutine, ben Salman… – se sont hissés au pouvoir et comment ils en usent. Et cela lui vaut l’intérêt de nombreux dirigeants européens.
Mais revenons à ce Mage du Kremlin, dans lequel Giuliano da Empoli met finalement à l’honneur précisément un conseiller de l’ombre, en la personne de Vadim Baranov (personnage imaginaire, mais probablement inspiré de personnages réels), éminence grise de Vladimir Poutine. Comment Boris Berezosky, alors qu’Eltsine décline, a choisi de pousser un inconnu au pouvoir, en croyant pouvoir le manipuler, avant de voir le piège se refermer sur lui. Dès lors, il était trop tard : Vladimir Poutine avait déjà mis la main sur les rouages du système…
AVIS
La force de ce livre est peut-être également sa faiblesse. Mais ce n’est pas si simple que cela à exprimer : je vais essayer d’être compréhensible y compris pour quelqu’un qui n’a pas encore lu ce livre. Le Mage du Kremlin est un roman. Il intègre donc une part de fiction, à commencer par son personnage central, ce fameux Vadim Baranov, dont les propos nous sont rapportés, en réalité, par un narrateur auquel il aurait accepté de se confier. On nous propose donc, en quelque sorte, des propos de seconde main sur des événements de première main. Avec Giuliano da Empoli, il y a toujours, vous l’aurez compris, des rideaux de fumée. Mais ce qui est plus difficile à mesurer, c’est si ces rideaux de fumée masquent ou, au contraire, s’ils mettent en évidence (comme par contraste). Et l’un de ces rideaux de fumée est lié à l’auteur lui-même : ce qu’il nous raconte, ce qu’il nous met sous les yeux, est-ce la vérité, ou la perception de l’homme de centre-gauche qu’il a été en politique, et dont il se réclame encore ? Il s’agit, bien évidemment d’une réponse qu’il est absolument impossible à démêler…
Ce qui m’a peut-être paru le plus intéressant dans le décryptage du système Poutine qui est proposé par l’auteur, c’est la façon dont il dissèque l’usage prêté à Poutine de ces « fermes à trolls » qui sont tellement d’actualité en ce moment. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi la citation qui ouvre cette chronique, et qu’il faut compléter par celle qui suit :
« Nous ne devons convertir personne, Evgueni, juste découvrir ce en quoi ils croient et les convaincre encore plus, tu comprends ? Donner des nouvelles, de vrais ou de faux arguments, ce n’a pas d’importance. Les faire enrager. Tous. Toujours plus. Les défenseurs des animaux d’un côté et les chasseurs de l’autre. Ceux du Black Power d’un côté et les suprémacistes blancs de l’autre. Les activistes gay et les néonazis. Nous n’avons pas de préférence, Evgueni. Notre seule ligne, c’est le fil de fer. Nous le tordons d’un côté et nous le tordons de l’autre. Jusqu’à ce qu’il casse. »
Cela ne vous rappelle-t-il pas ce qui se déroule actuellement sur les réseaux sociaux ? Et, le plus beau dans cette stratégie, c’est sa conclusion. Car, naturellement, dans le livre, l’un des interlocuteurs fait remarquer que, sur les réseaux, tout est traçable, et que l’on finira forcément par savoir que les russes étaient derrière.
« Que nous poussions nos sympathisants et les groupes anti-américains, ils s’y attendent, n’est-ce pas ? Mais que feront-ils quand ils se rendront compte que nous poussons également leurs adversaires ? Les patriotes du second amendement qui veulent porter leur fusil automatique même aux chiottes. Les végans qui boiraient la ciguë plutôt qu’un verre de lait. Les jeunes qui veulent sauver le monde de la catastrophe écologique. Moi je te le dis. Ils deviendront fous, ils ne comprendront plus rien. » (p. 250)
Le plus beau, le moment ultime, c’est précisément celui où le judoka – l’un des sports de prédilection de Poutine -, retourne la force de son adversaire contre lui-même. Et donc le moment où les réseaux sociaux créés en Californie deviendront la caisse de résonance de la stratégie d’influence russe. Qui, même en mobilisant 100 ou 200, ou 5000 jeunes dans les fermes à trolls, n’aurait aucun poids réel. Mais qui, grâce aux outils de ses ennemis, va sembler prendre le contrôle de l’ensemble…
Il est encore impossible de savoir si, comme Le Prince de Machiavel, les livres de Giuliano da Empoli traverseront les siècles. Mais personne ne peut non plus affirmer le contraire. Alors profitons de les lire alors que règne encore cette « glorieuse incertitude du sport »…
POUR EN SAVOIR PLUS
Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

