Aventures, Médiéval fantasy

L’ensorceleur des choses menues

Chronique de L’ensorceleur des choses menues, de Régis Goddyn.

« Ils apercevaient au loin la plage où ils avaient été débarqués la veille, minuscule et dérisoire. Au dessus, une balafre claire striait la roche grise.

– Je ne vois effectivement pas d’issue. Comment aurions-nous pu quitter les lieux ?

– Il n’y en avait pas, Barnabéüs. On nous a laissés là pour que nous y mourions.

– Comment cela ?

– Et on a fait ébouler la falaise pour sceller notre tombeau ; les mages ne voulaient pas que nous survivions. À compter de ce jour, il ne faut plus se fier à personne. »

Régis Goddyn, L’ensorceleur des choses menues, Librairie L’Atalante, 2019, p. 62.

Motivations initiales

Quand vous êtes fan d’une maison d’édition et, en même temps, d’un auteur, le second étant publiée par la première, quelle est votre réaction lorsqu’il sort un nouveau livre ? Eh bien, classiquement, vous ajoutez l’ouvrage en question à votre PAL. Mais, parfois, et bien que le livre en question vous ait été gentiment envoyé par la maison d’édition, il reste un peu longtemps dans la pile. Surtout quand la spécialité de la maison – et de l’auteur, et de l’éditeur – est de publier de véritables pavés. Il se trouve que Régis Goddyn, dont nous avions découvert la très jolie saga Le sang des 7 rois, est cet auteur, et qu’il est édité par L’Atalante. Tous nos remerciements à ces derniers.

Synopsis

Barnabéüs Grodålem est l’un des ensorceleurs des choses menues de la Guilde de Kiomar-Balatok. S’il fait mine de trouver enviable sa situation, il reste une blessure jamais refermée : fils de la mage Lysiana, il a cru longtemps être destiné à lui succéder. Mais c’est finalement son frère cadet, Palpoternim, qui a été choisi, et lui a été chassé de la Cité des mages. Il s’est fait un nom – et une bonne réputation – dans le faubourg, mais jamais il ne retrouvera le prestige de ce qu’il a perdu.

Alors, quand la jeune Prune force la porte de sa maison, pour lui demander de l’aider à rejoindre Agraam-Dilith, la cité blanche, que seuls les mages peuvent rejoindre à l’occasion de leur périple d’apprentissage, c’est peu de dire que sa vie, ses habitudes, ses croyances sont bousculées.

Car chacun sait que seuls les mages peuvent atteindre Agraam-Dilith. Chacun sait que les pouvoirs des mages sont sans limites. Chacun sait que les ensorceleurs n’ont aucune bonne raison de voyager… Chacun sait…

Pourtant, Prune n’en démord pas. Son promis, Arlanis, parti pour son initiation, n’est jamais revenu. Il n’a pas pu l’abandonner. Elle veut savoir. Et, pour cela, elle ira jusqu’au bout… jusqu’à Agraam-Dilith, et même au-delà…

Avis

Ce livre, je le disais précédemment, est un pavé de près de 500 pages. Mais lorsque l’on arrive à la fin, on a l’impression d’en avoir lu plus de 1000, tellement il est riche, dense, complexe. Et quand on essaye de faire un bilan des thèmes abordés, force est de constater que ce livre aborde pratiquement tous les thèmes de la vie. Ce livre est, transposée dans un univers de fantasy, une allégorie de la vie, de ses difficultés, de ses pièges, de ses joies.

De quoi parlons-nous ? Dans la société qui nous est présentée, les différents groupes sociaux sont organisées selon un ordonnancement strict, que personne ne remet en question. Une aristocratie de mages accapare le pouvoir, qui se transmet de génération en génération. Des nécromants, qui traînent une sinistre réputation, semblent avoir trouvé un modus vivendi avec les mages. Et puis le peuple, qui aspire uniquement a être heureux – mais peut-il l’être dans cette situation ? -.

Prune, c’est le révélateur. Elle-même est mise en mouvement par l’amour, en tout cas c’est ce qu’elle pense. Mais quelles sont ses véritables motivations ? Si l’on voulait faire les malins, on pourrait se demander de quoi Prune est le nom…

En réalité, et on avait déjà vu cela dans la saga Le sang des 7 rois, aucun personnage n’est totalement bon. Ils sont tous humains, c’est à dire faillibles, cassés – à un titre ou un autre -, et leurs motivations n’ont pas cette pureté que les romans de cape et d’épée portent au pinacle. Barnabéüs suit Prune parce qu’il rêve secrètement – même s’il n’oserait même pas se l’avouer – qu’elle s’intéresse à lui, la jolie jeune fille qui accorderait ses faveurs au vieillard. Prune pense qu’elle ne peut pas vivre sans Arlanis, son promis, et que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue sans lui… mais finit par transiger avec ses convictions. Telle autre à le goût du pouvoir ; tel marchand n’hésite pas à être égrillard…

Et puis, dans le fond de l’histoire, se pose une question majeure, énorme, lourde, écrasante. Jusqu’où serions-nous prêts, chacun, à aller, pour du pouvoir, de l’argent, l’immortalité ?

Il est évidemment facile, du fond de son fauteuil, alors que nous n’avons ni le pouvoir, ni l’argent, ni l’immortalité, d’affirmer de façon péremptoire que, nous, jamais ! Jamais nous n’accepterions de sacrifier d’autres vies pour la nôtre. Sauf que… emportés par le poids d’un système, écrasés par des coutumes et des habitudes… qui sait ? Qui peut dire ?

Ce livre est une ode à la vie, imparfaite, précaire, injuste. D’ailleurs, quand il décrit les relations entre Prune et Barnabéüs, pendant leur voyage, qui les amène à une promiscuité qui n’est simple à gérer ni pour l’un ni pour l’autre, ses remarques sont très justes (p. 186).

« Prune doutait finalement que Barnabéüs ait profité du spectacle de son corps se contorsionnant dans les grottes, mais d’y penser l’avait mise de mauvaise humeur. Selon les moments, elle ne savait si elle devait le considérer tel un homme ordinaire, un vieillard lubrique ou un grand-père protecteur. Sans doute était-il un peu tout cela à la fois, juste un humain empêtré dans ses contradictions, lesquelles renvoyaient Prune à ses propres failles ».

Ce livre est aussi un appel à la curiosité. Ne vous laissez pas dicter ce que vous devez penser, croire. Allez voir. Vérifiez. Soyez libres. Et, sachant que Monsieur Goddyn est enseignant, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est ce qu’il essaye de transmettre à ses élèves, en plus de l’écrire dans ses livres… Là aussi, une citation (p. 209) :

« – Êtes-vous certain que la porte est verrouillée ?

Barnabéüs la regarda, surpris, puis il actionna le mécanisme. Le pêne glissa et elle s’ouvrit. »

Ce n’est pas parce que vous pensez que votre adversaire a fermé la porte que c’est le cas. Ne vous laissez pas aller à penser compliqué là où les choses peuvent être simples… Bref, une saine lecture, non ?

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