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Forêt

Certains s’en rappelleront peut-être, en 2009, Brice Hortefeux avait fait polémique avec une phrase prononcée à l’occasion des Universités d’été de l’UMP, « Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes ». La question s’était posée alors de savoir si le ministre de l’Intérieur de Nicolas Sarkozy parlait des arabes ou, comme l’avait affirmé l’homme politique, des auvergnats. Pourtant, eut-il parlé des arbres et des forêts, nul n’aurait pu s’offusquer, et il n’aurait pas eu besoin d’aller jusqu’en Cassation pour être blanchi…

En effet, nous avions eu l’occasion, au tout début de cette rubrique (souvenirs !), d’évoquer la place des arbres dans la mythologie et la littérature. Une place positive, comme symbole, souvent, d’immortalité et de fertilité. Mais dès lors que l’on considère un groupe d’arbre, un bosquet, un bois une forêt, l’image d’ensemble devient beaucoup plus inquiétante, ou, du moins, ambivalente…

L’arbre étant souvent un lien avec la divinité, le bois, le bosquet peut alors devenir l’endroit où l’homme et son ou ses dieux peuvent se croiser. Certains auteurs, comme Judith Crews (Le symbolisme de la forêt et des arbres dans le folklore) ont même émis l’hypothèse que les coupes d’arbres dans les forêts n’auraient pas seulement eu pour objectif de se fournir en bois, mais aurait également permis de ménager des lieux de rencontres entre hommes et dieux. Quoi qu’il en soit, dans de nombreuses cultures, la forêt est un sanctuaire. La forêt de Brocéliance, pour les celtes, la forêt de Dodones, pour les grecs, au Japon, en Inde, en Chine, on retrouve ce symbolisme, et des forêts tiennent lieu de temples naturels, dans lesquelles des initiés viennent célébrer des rites.

Mais il n’en demeure pas moins qu’il existe tout aussi clairement une angoisse forte pour les forêts épaisses, denses, qui laissent peu passer la lumière. Ces forêts abritent des créatures dont toutes ne semblent pas être accueillantes pour les hommes. La forêt est en effet souvent présentée comme une « dévoreuse », comme on le retrouve dans une abondante littérature hispano-américaine, avec la forêt vierge ; Victor Hugo, lui aussi, dans Le satyre (La légende des siècles), décrit une forêt sombre, « lieu lugubre » qui abrite une terreur noire, dans lequel « les arbres sont autant de mâchoires ».

Cette ambivalence, la psychanalyse s’en est emparée. La forêt, obscure et profondément enracinée, est apparue comme un le symbole parfait de l’inconscient. Jung interprète alors les terreurs provoquées par la forêt comme la crainte des révélations de l’inconscient.

Je vous propose enfin une dernière façon de considérer les choses. Dans une forêt, vous avez la conjonction de deux phénomènes : la lumière est filtrée par les feuilles, les branches, d’où le caractère sombre du lieu, et vous avez un risque important de vous égarer parce que davantage qu’en plaine, les sentiers, lorsqu’il y en a, peuvent se croiser, se confondre avec des pistes d’animaux… Cela peut ressembler à ce à quoi nous sommes confrontés lorsque nous avons un choix à faire, dans une situation d’incertitude. On dit d’ailleurs que celui qui apporte des informations de nature à faciliter la prise de décision vient « éclairer le choix ». Bref, la peur de la forêt pourrait également être liée à l’angoisse d’avoir à poser un choix, une situation dont on sait qu’elle met souvent mal à l’aise…

La forêt dans nos lectures

Rien de surprenant ici : dans nos lectures, on retrouve évidemment l’ambivalence signalée dans la partie précédente. Dans un « classique » comme Robin des Bois, la forêt est un refuge pour les gentils hors-la-loi, une version comme une autre de sanctuaire. On retrouve, traité de façon très différente, une idée comparable dans La tapisserie de Fionavar, de Guy Gavriel Kay, où les dieux Cernan – le dieu des animaux -, Ceinwèn – déesse des bois – et Owein – maître de la Chasse sauvage – ont naturellement leur place.

La forêt ambivalente par excellence est mise en scène – qui s’en étonnerait ? – par J. R. R. Tolkien, avec Fangorn. Sa réputation est sinistre : tout homme sensé considère qu’entrer dans Fangorn est dangereux, voire probablement mortel. Elle est probablement hantée, les arbres se déplacent… Mais les Ent, s’ils ne sont pas des personnages divins, ont pour eux la durée. Je ne peux pas m’empêcher de régler ici un compte avec Peter Jackson qui, dans ses films, les présente comme des abrutis hors du monde, qui, finalement, entrent en guerre comme sur un coup de tête. Ce n’est pas du tout comme cela que Tolkien nous les décrit, pourtant.

Mais, dans la plupart des cas, la forêt est un lieu de danger, et, souvent, son nom même le souligne. Dans Le seigneur des anneaux, une autre forêt, celle de Mirkwood (le forêt de Grand’Peur dans certaines traductions en français), dans laquelle les créatures pullulent, et qui abrite la forteresse maudite de Dol Guldur. Dans Le trône de fer, de George R. R. Martin, la forêt au nord du Mur est appelée la Forêt hantée. Dans Harry Potter à l’école des sorciers, Harry, Crockdur et Drago Malefoy doivent explorer un coin de la Forêt interdite à la recherche d’une licorne, un lieu où Harry reviendra à plusieurs reprises, pour rencontrer Aragog ou les Centaures – qui finiront par s’emparer de Dolores Ombrage -. Dans la série – excellente ! – Le royaume de Pierre d’Angle, c’est la Forêt de Catastrophe qui rythme les règnes du royaume.

Dans de nombreux romans, on retrouve des forêts inquiétantes, dangereuses, au moins pour l’espèce humaine. On peut penser, évidemment, à Sandrine Collette, chez qui la forêt est un thème récurrent… dans Des nœuds d’acier, mais aussi, et surtout, dans Et toujours les forêts et Animal.

Quant à la dimension psychanalytique, nulle part elle ne s’exprime mieux, probablement, que dans les contes de nos enfances. Le petit chaperon rouge doit traverser la forêt pour aller chez Mère Grand, elle y rencontre le loup, et, surtout, elle est amenée à choisir l’un des deux chemins qui la traverse. Et, naturellement, elle se retrouve confrontée aux conséquences de son choix, puisqu’elle a choisi le chemin le plus long, laissant le temps au loup de traverser la forêt plus rapidement, de dévorer Mère Grand et de prendre sa place.

Dans Le petit poucet, la question est, littéralement, de savoir si le personnage est capable de se (re)trouver, dans le labyrinthe de la forêt. Ce qui, par extension, confirme l’idée que la forêt efface les repères habituels. Ce qui, finalement, fait dire à Bruno Bettelheim, que « La forêt pratiquement impénétrable où nous nous perdons symbolise le monde obscur, caché de notre inconscient ».

Avec le confinement, certains se sont sentis pousser des ailes : ils trouvaient soudain la forêt particulièrement attirant, plus sanctuaire que menace… Comme quoi, nos perceptions sont toujours très dépendantes du contexte, non ?

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