Chronique de Brazilian Psycho, de Joe Thomas.
« Elle demeure à l’affût du signal que pourrait lui donner Marta de venir la rejoindre si jamais elle se trouvait avec Palocci ou Novais ou les deux, dans des dispositions favorables. Toute la finesse de la politique : l’art de l’échange de bons procédés. Ou comme l’on dit dans les cercles activistes féministes actuels et qu’Anna fréquente parfois : il faut savoir sucer utile. Une question de finesse, effectivement. »
Joe Thomas, Brazilian Psycho, Éditions Points, 2024, pp. 391-392.
Motivations initiales
À nouveau une lecture dans le cadre du Prix du meilleur polar des Éditions Points, et toujours l’occasion de découvrir un auteur, Joe Thomas, un anglais qui a vécu une dizaine d’années au Brésil – j’y reviendrai.
Synopsis
On navigue, dans ce livre, entre le début des années 2000 et le début des années 2020, à São Paulo. Rappelons à ceux qui ne sont pas des experts de la politique brésilienne, que cela recouvre le premier mandat de Lula, les deux mandats de Dilma Rousseff, l’intérim de Michel Temer après la suspension de cette dernière, et le mandat de Jair Bolsonaro, avant le retour au pouvoir de Lula, en 2023.
Le fil rouge de ce roman, c’est le meurtre du proviseur de l’École internationale britannique. Cette école privée de São Paulo, jouissant d’une très bonne réputation, accueille les enfants des élites de la ville. Il faut donc que ce qui ressemble à un crime crapuleux – le proviseur est retrouvé, le crâne fracassé par un objet lourd – soit résolu rapidement. Pour Mario Leme, récemment promu inspecteur, et son vieil acolyte et ami, Ricardo Lisboa, c’est l’affaire casse-gueule par excellence : le commissaire leur a déjà fait entendre qu’il fallait que cela aille vite, et que c’était évidemment le crime d’un rôdeur. Alors, même s’ils pressentent qu’il y a sans doute plus derrière cette affaire, ils n’ont guère le choix.
D’ailleurs, quelques jours plus tard, le PCC – c’est le nom du groupe mafieux qui contrôle les quartiers chauds de la ville et les divers trafics – livre aux autorités le coupable. Dont Leme et Lisboa se doutent qu’il est seulement un « désigné volontaire », probablement sans aucun lien avec l’affaire.
Une affaire comme tant d’autres… sauf qu’elle resurgira quelques années plus tard, et sera un marqueur de la corruption qui gangrène la ville… et tout le pays.
Avis
Attention, pavé ! C’est en effet un roman de plus de 650 pages dont il est question ici… et dont, allons droit au but, on se dit en le refermant qu’on aurait sans doute pu l’élaguer d’une bonne centaine.
Mais, en même temps, ce livre est d’une grande richesse. Il nous donne à voir une société brésilienne bouffée par la corruption, avec toute une partie de la population qui n’a aucun espoir de s’en sortir, aucune autre porte de sortie que de céder aux sirènes des mafias et autres groupes criminels. Pendant ce temps-là, les élites, économiques ou politiques, s’approprient l’argent des organismes internationaux sans aucun état d’âme.
Des programmes de reconstruction des favelas sont scandaleusement détournés de leur objectif : les matériaux mis à disposition des groupes de BTP sont mis de côté, remplacés par d’autres, de moindre qualité, avant d’être réemployés pour construire des résidences de luxe. Que, quelques mois plus tard, un des immeubles construits dans la favela s’effondre, tout le monde s’en lave les mains.
Dans le petit milieu des privilégiés, toutes les turpitudes sont permises ; toutes les corruptions sont possibles. De Paulo Maluf, un ancien maire de la ville, tout le monde dit « Il vole, mais il fait le job », ce qui lui a longtemps permis d’être réélu sans coup férir.
Rafa, lui, est un jeune de la favela. D’abord utilisé comme guetteur, il progresse dans la hiérarchie. Ce qu’il ignore, c’est qu’il le doit en partie au fait que son père est, précisément, celui qui a été livré à la justice pour enterrer le meurtre du proviseur anglais. Dans ce pays, on brise une vie sans même s’en soucier…
Ce livre est d’une grande noirceur. Et il pourrait être un remarquable témoignage. Mais il souffre tout de même de plusieurs défauts. D’abord, il est bavard. Trop. Pendant une bonne partie de ma lecture, je n’avais même pas regardé qui était l’auteur, et je pensais qu’il s’agissait d’un brésilien, ne serait-ce qu’à cause des très nombreux endroits dans la lecture où l’on a une expression brésilienne, qui est ensuite traduite : mais non, le livre a été traduit de l’anglais, et donc c’est l’auteur anglais qui, pour montrer sa maîtrise, a parsemé le livre d’expressions idiomatiques.
Ensuite, on a des explications que je n’ai pas réussi à suivre des mécanismes employés par les corrupteurs pour récupérer l’argent des organismes internationaux. L’un des personnages, Ray, un type franchement pas sympathique qui fonctionne à la cocaïne est apprécie que de jeunes femmes soient prêtes à se donner à lui – même s’il peut parfaitement s’en passer – incarne ces occidentaux qui tirent profit sans vergogne de la situation.
Et enfin, on a des descriptions que, peut-être, on peut suivre si on connaît São Paulo et son plan de circulation. Avec, pour couronner le tout – même si, honnêtement, j’ai conscience que cela n’a en réalité aucune importance – des erreurs. Page 378, l’inspecteur Leme, décrivant la résidence dans laquelle il habite, nous dit que « Les balcons s’incurvent comme des guitares avec une élégance à la Niemeyer, et chacune des huit tours est signée d’une bande unique de couleur différente ». Mais, page 471, le même Leme, profitant de la piscine de la même résidence, observe le paysage qui l’entoure : « Le soleil est une masse rosacée, qui irradie en rouge et orange. D’en bas les tours – qui sont toutes les six visibles depuis la piscine – paraissent se dresser indéfiniment vers le ciel, avec des lumières déjà allumées à certaines fenêtres, des bruissements épars de repas qui se préparent, de parents qui décompressent, de nourrices et de bonnes qui tancent les enfants ».
Et puis des formules un peu « bizarres », qui relèvent de la licence poétique de l’auteur, mais finissent par être un peu répétitives, comme ces « drapeaux du pays, de l’État et de la ville, qui jouent des coudes et se disputent l’attention, suspendus à des mâts au-dessus de l’événement, déroulés comme des nappes géantes ». Bof…
Vous l’aurez compris, c’est pas mal mais ce n’est pas aussi bien que cela aurait pu être…
Pour en savoir plus
Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

