Bandes dessinées

Soli Deo Gloria

Chronique de Soli Deo Gloria, de Jean-Christophe Deveney & Édouard Cour.

« Bambini. Voici Helma, votre nouvelle maitresse de chant. Et Hans, son frère, votre maître des instruments. »

Jean-Christophe Deveney & Édouard Cour, Soli Deo Gloria, Dupuis, 2025, p. 160.

Motivations initiales 

Il y a des albums qui, avant même d’être ouverts, semblent déjà porteurs d’une promesse. Celui-ci en faisait partie. Entre le sujet — musique, histoire, résilience — et le duo Deveney / Cour, je m’attendais à une œuvre ample, exigeante, capable de prendre son temps pour raconter quelque chose de grand. Et j’ai ouvert Soli Deo Gloria avec cette sensation très claire : j’allais entrer dans un monde qui demande de la disponibilité, mais qui, en échange, offrirait une intensité rare.

Synopsis 

Au début du XVIIIe siècle, quelque part dans les vallées pauvres du Saint-Empire germanique, deux jumeaux voient leur vie basculer. Helma et Hans, nés dans une famille brisée, sont dotés d’un talent musical prodigieux qui attire aussi bien la convoitise que la violence. Leur enfance est balayée par la guerre, la famine et les épidémies, et à chaque étape, l’époque leur rappelle qu’ils n’ont aucune place toute tracée dans un monde dur, inégal et profondément instable.

Arrachés à leurs foyers successifs, ballotés de maîtres en mécènes, ils découvrent que la musique peut à la fois sauver et détruire : elle ouvre des portes, mais elle enferme aussi dans l’exigence, l’ambition des autres, et des sacrifices que l’on n’a pas choisi. De l’Allemagne rurale aux somptueux palais italiens, ils traversent l’Europe comme on traverse une tempête : en tenant bon, par instinct de survie autant que par passion.

Soli Deo Gloria raconte leur ascension, mais surtout leur lutte — contre la pauvreté, contre la domination, contre la fatalité. C’est l’histoire de deux enfants qui tentent de maîtriser leur destin dans un monde qui n’a de cesse que de les façonner à sa guise.

Avis 

Ce livre est un torrent. Une fresque, dans le sens le plus plein du terme. Une œuvre qui absorbe, qui prend à bras-le-corps la question du talent, du prix à payer pour exister et de ce que l’époque impose à ceux qui naissent du mauvais côté du pouvoir.

Le scénario de Deveney est d’une intelligence profondément sensible. Il refuse le romanesque facile, même lorsqu’il en emprunte les codes. Ce qui frappe, c’est la manière dont il articule l’intime et le collectif : l’Europe baroque que traversent Hans et Helma n’est pas un simple décor historique, mais une mécanique qui écrase ou élève selon les jours et selon les rencontres. La violence sociale, la dureté de l’apprentissage, la solitude du prodige… tout est abordé sans emphase, mais avec une justesse constante.

Ce récit a quelque chose d’orchestral : motifs, reprises, respirations, crescendos. On sent la construction, mais elle ne s’impose jamais. Elle soutient, elle guide, elle enveloppe. Et surtout, elle permet aux personnages d’exister dans toute leur humanité : fragiles, ambitieux, perdus, parfois magnifiques.

Mais c’est le dessin de Cour qui fait passer l’album dans une autre dimension. Son noir et blanc est incandescent. Il y a dans ses planches une vibration presque physique. Les scènes musicales sont stupéfiantes : gestes, expressions, tension des corps… on entend littéralement les notes jaillir. Et même en dehors de la musique, chaque décor — ruelle, campagne, palais, église — est capté avec un sens du détail et de la lumière qui donne à l’ensemble une densité incroyable.

On ne lit pas Soli Deo Gloria, on y entre. On y avance porté par la grâce des ombres, le poids de la pauvreté, la pureté de l’élan artistique. C’est une œuvre habitée, dont chaque case semble éclairée de l’intérieur.

Soli Deo Gloria est un album rare. Une fresque qui embrasse la dureté du monde autant que la beauté de la création. Une œuvre qui ose la démesure, la sensibilité, l’exigence — et qui maîtrise tout. On en ressort bouleversé, admiratif, presque haletant.

C’est un conte baroque, une tragédie humaine, un hommage à la musique, un roman graphique qui prouve qu’une BD peut atteindre la force d’une grande œuvre littéraire.
Un livre total. Un livre qui marque. Un livre qui reste.

Pour en savoir plus

Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

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