Chronique de 28 jours ou l’eternité, de Anouk Filipini.
« Un poème, il faut le lire sans emphase, sans en rajouter. Il faut juste éclairer les mots, se mettre à leur service, comme le chef de rang d’un restaurant étoilé poserait une assiette devant le client : avec discrétion, et avec respect. »
Anouk Filipini, 28 jours ou l’eternité, Éditions Auzou, 2026, p. 167.
Motivations initiales
Je crois que j’avais tout simplement besoin de partir en Italie, même à travers les pages d’un roman. Et puis, je dois l’avouer, le principe des enveloppes à ouvrir une à une m’intriguait énormément. Il ne m’en fallait pas davantage pour embarquer avec June à destination de Rome.
Synopsis
June vient d’arriver à Rome pour un séjour de vingt-huit jours. Dans ses bagages, elle a emporté de quoi écrire autant de lettres : une pour chaque année de sa vie.
Ce voyage n’a pourtant rien d’une simple escapade italienne. June en connaît déjà l’issue et a soigneusement préparé son départ. Une fois la dernière lettre achevée, elle compte mettre définitivement fin à une existence qu’elle ne parvient plus à supporter.
Elle avait seulement oublié que vingt-huit jours pouvaient encore contenir des rencontres.
Il y aura une adolescente à la recherche de son chat, une vieille dame impossible à faire taire et une logeuse dont la joie semble résister à tout. Il y aura surtout Angelo, un Italien au charme aussi évident que son goût pour la séduction.
June voulait traverser Rome sans s’attacher à personne. Mais la Ville éternelle pourrait bien ébranler ses certitudes et lui rappeler que, même lorsque tout paraît terminé, une autre histoire reste parfois possible.
Avis
Avant toute chose, ne vous laissez pas tromper par Rome, le soleil italien et la promesse d’une romance : 28 jours ou l’éternité aborde frontalement la dépression et les pensées suicidaires. Certains passages peuvent se révéler particulièrement éprouvants. Je vous conseille donc vivement de consulter les avertissements de contenu avant de commencer cette lecture.
Dès les premières pages, nous comprenons que June ne vient pas à Rome pour se reconstruire. Elle a déjà fixé la date de sa mort et organisé les semaines qui la séparent de cette décision. Les vingt-huit lettres qu’elle souhaite rédiger ne constituent pas un joli rituel de voyage, mais une manière de prendre congé.
Cette donnée transforme complètement notre lecture. Chaque rencontre, chaque promenade et chaque moment de légèreté restent traversés par ce que June prévoit de faire. Même lorsqu’elle sourit, nous savons que le compte à rebours continue.
La voix de l’héroïne m’a profondément marquée. June observe son existence avec une lucidité presque cruelle. Ses pensées sont pleines de remarques sèches et de formules désabusées qui peuvent sembler désinvoltes, mais derrière lesquelles se devinent une immense fatigue et une souffrance devenue quotidienne.
Certaines phrases m’ont réellement percutée. Elles ne cherchent pas à embellir son état ni à rendre son désespoir poétique. Elles montrent une femme qui ne croit plus pouvoir être sauvée et qui considère sa disparition comme une décision déjà prise. Sa résignation est peut-être ce que j’ai trouvé de plus douloureux : June ne se débat même plus contre elle-même lorsqu’elle arrive à Rome.
Le roman dévoile progressivement les événements qui l’ont conduite jusqu’à ce point. Nous comprenons alors comment son traumatisme a modifié son rapport aux autres, à son avenir et à sa propre valeur. Une véritable lutte se dessine entre la part d’elle-même qui a renoncé et celle qui reste encore sensible à ce qui l’entoure.
Rome joue évidemment un rôle essentiel dans cette confrontation. J’aime profondément cette ville et j’ai pris énormément de plaisir à la retrouver dans le roman. Les mots italiens, les dialogues et les expressions glissés dans le texte apportent une musicalité particulière à la lecture. Ayant étudié l’italien au lycée, j’ai adoré reconnaître certaines formulations et entendre presque leur accent au fil des pages.
La lumière romaine crée surtout un contraste saisissant avec l’état intérieur de June. Autour d’elle, la ville déborde de vie, de bruit et de rencontres. En elle, tout semble déjà arrêté. Rome ne fait pas miraculeusement disparaître sa douleur, mais elle l’oblige à rester encore un peu en contact avec le monde.
Les personnages croisés pendant son séjour ouvrent progressivement des brèches dans l’isolement qu’elle avait construit. Aucun ne détient une solution magique, mais chacun lui offre quelque chose qu’elle n’avait pas prévu : une présence, une responsabilité, une conversation ou simplement une raison de reporter son départ.
Angelo participe naturellement à ce mouvement. Derrière son aisance et son goût évident pour la séduction, il fait entrer le désir dans une existence que June pensait avoir déjà quittée. Leur relation ne suffit pas à effacer ce qu’elle traverse — et heureusement, car cela aurait considérablement affaibli le propos du roman. Elle lui rappelle cependant que son corps et son cœur peuvent encore réagir, même lorsqu’elle ne croit plus réellement appartenir au monde des vivants.
J’ai également beaucoup aimé l’expérience proposée par l’objet-livre. Ouvrir une enveloppe par jour donne une matérialité particulière au compte à rebours de June. Nous ne lisons pas simplement son histoire : nous avançons avec elle, journée après journée, lettre après lettre.
J’ai respecté ce rythme pendant une grande partie du roman. Puis les dernières enveloppes ont eu raison de toute ma discipline et j’ai terminé ma lecture d’un seul élan. À ce stade, attendre vingt-quatre heures supplémentaires était devenu impossible.
La plume d’Anouk Filippini m’a d’abord déstabilisée. Elle est concise, parfois fragmentée, avec des phrases qui semblent suivre les soubresauts de la pensée de June. J’aurais initialement aimé davantage de descriptions et une immersion plus développée dans certains moments.
Cette impression s’est pourtant atténuée au fil du texte. Le style finit par apparaître parfaitement accordé à l’héroïne : nerveux, contenu et incapable de s’attarder lorsque l’émotion devient trop dangereuse. Sous son apparente simplicité, l’écriture possède une véritable densité et laisse beaucoup de place à ce qui n’est pas formulé.
Ma principale réserve concerne la conclusion. Elle m’a paru trop rapide au regard de la gravité de ce que traverse June. Je ne m’attendais évidemment pas à la voir soudainement guérie : quelques rencontres et une histoire d’amour ne peuvent pas effacer une dépression ou un traumatisme aussi profond. J’aurais toutefois eu besoin de davantage de pages pour comprendre ce qui avait réellement changé en elle et croire plus fermement à la possibilité d’un après.
La fin peut être interprétée comme volontairement ouverte, mais elle m’a laissé une sensation d’inachevé. L’espoir apparaît, certes, sans que je sois totalement rassurée sur sa capacité à résister une fois les vingt-huit jours écoulés.
28 jours ou l’éternité reste malgré cela une lecture extrêmement forte. Sous son concept ludique et son décor solaire se cache un roman sombre, sensible et profondément humain, qui confronte le désir d’en finir aux liens minuscules capables de nous retenir encore un peu.
Ce livre ne raconte pas que Rome peut tout réparer. Il raconte plutôt que, même au cœur du désespoir, une rencontre, une lettre ou une journée supplémentaire peuvent parfois rouvrir une possibilité que l’on croyait définitivement disparue.
Pour en savoir plus
Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

