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Repas

Les êtres vivants doivent se nourrir pour vivre, soit. Mais cet acte physiologique prend des formes bien différente d’une espèce à une autre, et trouve son paroxysme chez nous, les hommes. Sans rentrer dans le débat – pourtant très actuel – entre omnivores, carnivores, végétariens, végétaliens et/ou vegans, le repas revêt une importance riche de significations.

« […] le repas est et demeure un acte social hautement symbolique, un temps de métamorphoses en tous genres : le besoin de se nourrir devient occasion de se poser, de sortir de la précipitation, de retrouver le goût, d’inaugurer une rencontre, de tenter une parole », nous dit ainsi le philosophe Jean-Philippe Pierron, dans son article « Repas » (Études, 2005/7-8 (Tome 403), p. 89-101). Claude et Christiane Grignon, dans « Sociologie des rythmes alimentaires », définissent le repas comme un trait culturel, un fait biologique et un fait social.

Le sociologue Claude Fischler, pour sa part, lors d’une interview donnée à la revue Alimentation générale le 19 mais 2014 autour de son livre Les alimentations particulières. Mangerons-nous encore ensemble demain ? soulève plusieurs questions particulièrement intéressantes. Il fait d’abord remarquer que le mot hôte, qui, en français, désigne aussi bien celui qui reçoit que celui qui est reçu, vient de hostis en latin, qui est également la racine du mot hostilité… soulignant le fait que la relation entre hôtes est d’une grande complexité, et non exempte de compétition. Recevoir, offrir le repas, c’est, dans de nombreuses cultures, obliger l’autre à rendre la pareille. Et si le premier don a été particulièrement somptueux, c’est l’hostilité qui risque de prévaloir. Il raconte également une anecdote, à l’occasion de laquelle, organisant un colloque (dont la thématique était des études sur l’alimentation) à Paris avec des invités étrangers, il avait organisé un repas avec un chef de ses amis. Autour d’un menu unique. Et l’une de ses invités, allemande, lui avait fait la remarque qu’il avait pris un risque, et aurait pu laisser chaque convive choisir ce qu’il désirait manger. Claude Fischler y voit la marque non pas de la religion, mais de l’empreinte culturelle que celle-ci laisse sur les esprit : les sociétés à dominante catholique sont marquées par le decorum, l’apparat, l’eucharistie, le partage, l’idée de communion autour du repas, alors que les pays à dominante protestante – il n’étend pas sa réflexion aux autres religions – pas de pape, pas d’église, pas d’apparat ! Juste un individu en lien direct avec son dieu. Et cela change tout !

Claude Fischler insiste également sur le fait que le repas est un moment : en France, rappelle-t-il, à 13h, la moitié de la population est à table, alors qu’en Angleterre, par exemple, c’est moins d’une personne sur cinq. La France se distingue de beaucoup de pays par le fait que l’alimentation se prend à table, et non pas sous la forme de grignotages : « nous restons structurés sur le modèle du repas, qui veut dire qu’il y a un temps, un lieu et une syntaxe », écrit-il.

Enfin, il insiste sur l’idée que, dans tous les groupes humains, on mange « ensemble ». Parfois avec un ordre de préséance, pas forcément à la même table. Mais, insiste-t-il, depuis l’invention du feu, la préparation et la prise du repas sont des activités collectives. La notion de partage est d’ailleurs de l’ordre de l’intime, ce qui l’amène à évoquer une étude américaine, menée par Paul Rozin sur un campus de Pennsylvanie. L’objet de l’étude a consisté à comparer le sentiment de jalousie provoqué par le fait que le ou la partenaire de la personne interrogée ait bu un café ou partagé un repas avec un individu du sexe opposé. Le sentiment de jalousie est sensiblement plus fort lorsque c’est un repas qui est partagé, montrant clairement que le fait de s’alimenter ensemble est perçu comme une forme d’intimité.

Enfin, comment douter de l’importance de l’alimentation, du repas, de la nourriture, lorsque l’on observe le nombre d’expressions qui y font référence ? Passer à table, se mettre à table, faire table rase ; mettre les pieds dans le plat, ou les petits plats dans les grands ; certains, même, vont jusqu’à en faire tout un plat…

Les repas dans nos lectures

S’il y a bien un sujet sur lequel nous allons forcément oublier de très nombreuses références, c’est bien celui-ci. Des repas, des banquets, des festins, de grandes tablées familiales, la littérature n’en manque pas. N’hésitez surtout, surtout pas à signaler, en commentaire, celles et ceux que nous aurons oublié !

Le plus grand classique, probablement, c’est la Cène, dans la Bible. Ce repas que Jésus partage avec les douze apôtres. Ce repas partagé – mais nous laissons les théologiens, bien plus calés que nous, faire l’exégèse de cette scène -, c’est l’idée de la communion, du lien d’amitié qui réunit les participants. Mais, si l’on voulait faire le concours de la plus grande notorité, Le banquet, de Platon, ne se situerait sans doute pas très loin derrière…

Ce qui est réellement remarquable, c’est que tous les genres littéraires sacrifient, à un moment ou un autre, à la question du repas. Dans la littérature « générale », on peut songer à la nouvelle de Karen Blixen, Le festin de Babette, mise en image par Gabriel Axel. Dans le registre des contes, Jean de la Fontaine nous propose plusieurs repas et festins : dans Le loup et le chien, le repas assuré au chien est la cotnrepartie de sa liberté abandonnée, dans La cigogne et le renard, la compétition bat son plein et, le renard ayant invité chichement, il se voit renvoyé l’ascenseur. L’heroic fantasy n’est pas en reste : dans Game of Thrones, les Noces rouges sont l’occasion d’une vengeance, à l’occasion d’un banquet. La littérature noire n’est pas en reste : on peut penser à Pepe Carvalho, le héros de Manuel Vazquez Montalban, ou au commissaire Soneri, personnage mis en scène par Valerio Varesi. Dans un genre nettement plus gore, et même s’il s’agit d’une adaptation en série, le cuisinier cannibale, Hannibal Lecter, fait feu de tout bois… si l’on ose dire ! Le roman d’enquête historique n’est pas en reste : on peut ici penser à la série des aventure de Nicolas Le Floch, du regretté Jean-François Parot, ou les différents héros de Michèle Barrière, Quentin du Mesnil, et les Savoisy, notamment. La science-fiction n’est pas en reste, même si elle est souvent tentée de proposer de l’alimentation en pilules, gélules, voire quelque pâte indéterminée…

Tout aussi inoubliables, les scènes de banquet dans la saga Harry Potter, à l’occasion desquelles toute l’école est réunie. Ce sont peut-être d’ailleurs les seuls moments durant lesquels règnent une sorte d’harmonie, malgré les antagonismes… ce qui est en soi significatif !

Et comment ne pas citer Astérix et Obélix ? Chaque album, et ce n’est pas un hasard, se termine par un banquet qui rassemble tout le village, y compris, parfois, le barde… Cela montre bien que, au moins aussi bien que la musique, la nourriture adoucit les mœurs.

Enfin, pour finir cette liste non exhaustive, je ne peux m’empêcher de citer l’un de mes chouchous… On n’a pas toujours du caviar, de Johannes Mario Simmel, est tellement inclassable qu’on ne cherche même pas à le classer sous quelque étiquette que ce soit. Mais cette idée de commencer chaque chapitre par le menu qui sera consommé, comment dire ? C’est tout simplement génial.

Dernier point, pour la mise en abime : les plupart des prix littéraires sont remis après des délibérations qui se déroulent dans des restaurants, autour d’un bon repas. De la à penser que, définitivement, repas et littérature sont faits pour marcher ensemble, il n’y a évidemment qu’un pas.

 Alors ? Cela vous a mis en appétit, ou, au contraire, cela vous a semblé si roboratif que vous êtes allés faire autre chose ? Normalement, vous devriez trouver votre bonheur, pourtant…

2 réflexions au sujet de “Repas”

  1. C’était un sujet très chouette ! Et justement, je fais partie de ceux qui apprécient particulièrement les repas pris en famille pour favoriser l’échange… En littérature, il y a « La nostalgie du sang » où les deux protagonistes principaux se retrouvent souvent au resto ! Ça m’avait particulièrement marquée pendant ma lecture !

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