Roman

L’émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs

Chronique de L’émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs, de Daniel Fohr.

« J’ai conscience que le sujet d’une sensibilité masculine ou féminine est délicat et peut paraître stéréotypé, voire infondé. Pourtant, si les femmes lisent beaucoup, elles ne lisent pas tout, et l’éducation a tôt fait son travail d’orientation et créé des préférences de vagabondage qui semblent naturelles. Je ne suis pas un lettré, je l’ai déjà dit, et je ne prétends pas avoir de grandes connaissances. J’aime des livres que beaucoup de gens ont aimés, des auteurs reconnus, rien de très original, mais, même ainsi, il existe des livres que je suis maintenant le seul à connaître, parce qu’aucune femme ne les lit. »

Daniel Fohr, L’émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs, Slatkine & Cie, 2021, p. 37.

Motivations initiales

Lorsque, parmi les sorties annoncées chez Slatkine, nous avons vu ce livre, il nous est apparu évident qu’il était pour nous ! Après tout, chez Ô Grimoire, nous avons un des représentants restant de lecteur, et puis, tout de même, la question du genre chez les lecteurs ne nous est pas indifférente. « Un roman-manifeste à faire lire aux hommes avant qu’il ne soit trop tard », forcément, ne pouvait pas nous échapper. Merci, donc, aux équipes de Slatkine & Cie de nous avoir donné l’occasion de le découvrir !

Synopsis

Daniel Fohr imagine un monde dans lequel, après que les hommes se soient progressivement détournés de la lecture, malgré un certain nombre de projets et d’actions menés pour les ramener vers le livre, son héros est finalement le dernier homme sur terre à lire des livres.

La lecture étant devenue une activité exclusivement féminine, il en arrive à être contraint de se déguiser en femme pour simplement aller profiter du soleil, sur un banc public, un livre à la main. Mais, naturellement, l’impact le plus profond est naturellement, nous raconte Daniel Fohr, que le monde de l’édition s’adapte à cette évolution, avec une production qui n’est plus destinée qu’aux femmes. Les auteurs masculins n’ont plus leur place, parce qu’ils sont considérés comme moins à même de parler aux lectrices. Une maison d’édition opportuniste tente même de se spécialiser dans la réécriture féminisée des grands classiques : La vieille femme et la mer, Dona Quichotte, L’idiote, L’étrangère… Une initiative heureusement soldée par un échec, mais, nous dit l’auteur, essentiellement du fait d’une stratégie marketing trop directe, trop lisible !

Alors même qu’il n’a pas cette vocation, le narrateur finit par écrire lui-même un livre, espérant ainsi convaincre quelques lecteurs de le rejoindre, mais aussi montrer qu’un marché existe encore… mais n’est-il pas déjà trop tard ?

Avis

Ce bref roman – 140 pages – est un drôle d’objet ! S’agit-il d’un manifeste, comme nous l’indique la quatrième de couverture ? Mais alors, un manifeste de quoi ? S’agit-il d’un roman d’anticipation dystopique ? S’agit-il d’un roman qui, sous l’humour, dissimule une inquiétude profonde, ou l’inverse ?

Probablement un peu de tout cela !

Quoi qu’il en soit, pendant environ 80 pages, j’ai cru lire en creux le descriptif précis, quasi-chirurgical, de ce qui nous a donné l’idée d’Ô Grimoire ! La peinture de ce monde de l’édition qui, à grand coup de marketing, cherche uniquement à satisfaire les attentes les plus superficielles de ses clients, renonçant au passage à tout ce que la littérature peut avoir parfois d’exigeant ; l’accumulation de clichés sur ce que liraient les femmes et pas les hommes, et l’inverse ; l’idée que, les hommes étant majoritairement technophiles, leur proposer des « lecteurs numériques » pourrait les ramener à la lecture – une invention finalement adoptée par les femmes sous le nom de « liseuse »…

Nous avons choisi de ne pas « genrer » nos chroniques, que ce soit l’une ou l’autre qui les écrive, parce qu’il nous semble justement qu’une femme peut apprécier les romans gore, les romans d’aventure – même Bob Morane, que l’auteur prend en exemple -, alors qu’un homme peut parfaitement, pour sa part, raffoler des romances et de la chick-lit – même si l’existence même de ce sous-genre peut sembler aller dans le sens de l’auteur… -.

Et c’est probablement la raison pour laquelle la prophétie horrifiante qui forme l’idée de départ de ce livre ne se réalisera, bien heureusement, jamais ! Car, en lecture, tout reste possible, chacun reste encore libre de ses choix. Et si la pression sociale influe, comme dans tous les autres domaines de la vie, il nous semble que la lecture reste en partie épargnée.

Cette lecture est divertissante, tout en amenant à réfléchir aux diktats du marketing dans nos sociétés. Cela se lit très bien, ce qui nous fait espérer que ce n’est pas la raison pour laquelle la quatrième de couverture appelle à le faire lire aux hommes… Il y a des passages tout à fait réjouissants, comme celui où l’auteur imagine un collectif d’autrices qui s’engagent à écrire, pendant un an, des romans « à la masculin » – comme Barbecue sanglant, les hommes ayant définitivement choisi entre lecture et barbecue ! -, ou encore cet autre moment où Daniel Fohr fait le parallèle entre une librairie, devenue un lieu exclusivement féminin, et le rayon lingerie d’un grand magasin…

Que vous soyez homme ou femme, ce livre est d’abord un cri d’amour à la littérature et à l’objet livre… et, ça, c’est quelque chose que nous pouvons partager, non ?

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