Essai, Sciences & techniques

Gafa. Reprenons le pouvoir !

Chronique de Gafa. Reprenons le pouvoir !, de Joëlle Toledano.

« De nouveaux empires économiques dont les dynamiques de déploiement nous ont échappé trop longtemps. Eux, arrivent à s’extraire du droit commun, à verrouiller la concurrence, à définir leurs propres règles en s’appuyant sur l’efficacité des outils numériques et à (nous) les imposer, alors que notre organisation politique et institutionnelle s’est arrêtée au XXe siècle »

Joëlle Toledano, Gafa. Reprenons le pouvoir !, Éditions Odile Jacob, 2020, p. 13.

Motivations initiales

Avec un titre provocateur, cet ouvrage semblait adopter un point de vue disruptif sur la question des GAFA et notamment apporter des solutions. Bonne raison pour aller voir ce qui se cachait derrière…

Synopsis

Les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), font partie des entreprises qui se partagent la quasi-totalité du spectre des services numériques. Le poids économique qu’ils représentent verrouille le marché en collectant et stockant une grande partie des données numériques mondiales. L’hégémonie fait que ces entités arrivent à impacter nos vies quotidiennes, personnelles et professionnelles, interdépendantes du numérique et des services proposés. La qualité de ces offres, souvent incontournables, séduisent des milliards d’utilisateurs devenus captifs des outils mis à disposition. À partir de ce constat, Joëlle Toledano – professeur émérite d’économie et membre du Conseil national du numérique –  affirme qu’il est « urgent de reprendre le pouvoir et de limiter leur puissance ». Alors, comment reprend-t-on le pouvoir ?

Avis

Il y a une partie descriptive dans cet ouvrage, dans laquelle l’auteure explique comment les GAFA s’enrichissent de chaque trace que nous laissons derrière nous, comment nos informations personnelles circulent sans que nous puissions maîtriser comment et par qui elles sont exploitées, et comment tout cela permet de générer des revenus. Objectivement, cela ne nous apprend rien de très secret et, surtout, rien de très nouveau. On peut même supposer – et en tout cas espérer – qu’une partie grandissante des usagers est au fait de cette situation, à laquelle ils participent. Le niveau de maturité numérique croît d’ailleurs d’une génération à l’autre, de même que la conscience de ce que sont ces traces que nous laissons en ligne.

Indéniablement, il y a une difficulté pour réguler ces entités qui sont devenus des géants dominants. Mais que peuvent vérifier des institutions et des organismes de contrôle quand l’univers numérique évolue sans cesse au-delà de ce qui a été imaginé juridiquement avec des technologies innovantes et inconnues des institutions ? La question de l’innovation versus la régulation se pose. Ce n’est pas un débat nouveau : quelles limites, quel équilibre, quelle marge de manœuvre ?

Joëlle Toledano esquisse donc des solutions pour « revenir à des marchés concurrentiels dans les démocraties occidentales ». Mais déjà cette formulation est défectueuse à mon sens. Il est vain de vouloir se concentrer sur une zone géographique, ou à un système politique particulier, encore moins espérer « revenir en arrière », le numérique dépassant et atomisant ces concepts.

Néanmoins, selon l’auteure, il faudrait « une responsabilisation des plateformes », « un renforcement des moyens juridiques et d’analyse technique des régulateurs », « des évaluations régulières d’impact », « une coordination des juridictions nationales et européennes », « un code de bonne conduite », « des outils pour rendre plus concurrentiel chaque écosystème ». Si on traduit ces propositions, il faudrait des lois « efficaces » et « applicables » avec des équipes spécialisées qui maîtrisent tous les domaines d’application de chaque plateforme, et ayant un accès illimité aux cœur des entreprises et des projets, avec une législation commune et globale en temps réel… Autant demander la lune.

On comprends que le seul objectif est de « reprendre le contrôle », en se plaçant dans la position d’un législateur qui se sentirait mis en danger par des systèmes qui le dépassent et parfois le maîtrise. Où est la position de l’humain, de l’usager, du contrôle individuel ? Avant l’arrivée des GAFA, on se posait déjà la question de « qui contrôle le législateur » ? Ici cela devient capital. Pour les plateformes numériques, le seul juge de paix c’est l’utilisateur. Pas d’utilisateur, pas de plateforme. Reprendre le contrôle, si cela doit se faire, ne peut être qu’un mouvement allant du bas vers le haut, pas d’un tiers législateur. Si on regarde derrière nous, nombre de plateformes populaires et mondiales ont cessé leurs activités par manque d’usagers et non grâce à de nouvelles législations. La question posée dans cet ouvrage me semble du coup à la fois restrictive et anachronique.

Pour ma part, la vraie question est celle de l’humain, et du monde que nous souhaitons. Et c’est en tant qu’individu qu’il est possible de « prendre » le pouvoir et de décider du contexte numérique dans lequel nous souhaitons évoluer.

En réalité, je n’ai ni apprécié ni détesté cet ouvrage. Mais j’ai le sentiment d’avoir perdu mon temps, car cela ne m’a pas fait avancer dans ma réflexion. À la succession de banalités qui constitue le contexte, succède une approche très institutionnelle focalisée sur la « régulation » liée, très probablement à la spécialité de l’auteure. Mais tout cela n’apporte en réalité aucune solution concrète au problème posé. Les pistes d’améliorations ne sont tout simplement pas réalistes et d’un autre temps, parfois très naïves. On reste malheureusement dans un discours assez binaire, « eux et nous » sur la base d’un constat fataliste.

Des alternatives existent, elles sont même de plus en plus nombreuses, mais ce point n’est pas abordé. Le « reprenons le pouvoir » est plutôt à comprendre « on a perdu le nôtre » au lieu de « créons un contre-pouvoir ». L’approche est très franco-française avec quelques timides pointes d’ouverture européenne. La critique que l’on retrouve dans les livres de nombreux auteurs étrangers sur ce même sujet est souvent bien plus incisive et plus acide. Du titre provocateur il ne reste rien.

On aurait aussi apprécié une analyse plus en profondeur sur les fondements de la réussite des entreprises citées. Enfin, au moment où est publié cet ouvrage, cela fait plusieurs années qu’il n’est plus pertinent de parler de GAFA, mais de GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) et BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi). La question est donc bien plus complexe et plus vaste que ne le laisse entendre cette recherche.

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