Fantasy

Les maîtres enlumineurs

Chronique de Les maîtres enlumineurs, de Robert Jackson Bennett.

« Gregor s’y connaissait en armes enluminées. Bien que d’un coût prohibitif, elles avaient permis à Tevanne de gagner tant de guerres. Mais un simple regard ne suffisait pas à déterminer ce dont une arme enluminée était capable, car elle pouvait faire n’importe quoi.

Par exemple, les lames ordinaires utilisées durant les Guerres Civilisatrices étaient enluminées de manière à viser automatiquement le point faible de leur cible, puis la partie la plus vulnérable de ce point faible, puis le point faible du point faible du point faible, et à le toucher précisément. »

Robert Jackson Bennett, Les maîtres enlumineurs, Éditions Albin Michel, 2021, p. 151.

Ô Grimoire repris par Albin Michel Imaginaire : c’est ici !

Motivations initiales

Il est des mots difficilement résistibles… Quand, sur le bandeau figurant sur le libre, Le culte d’Apophis vous annonce que le nouveau livre de Robert Jackson Bennett, qui ouvre une trilogie, propose « peut-être le meilleur système de magie de toute l’histoire de la fantasy« , forcément, cela attire l’œil de tout amateur ou amatrice de fantasy qui se respecte… même si j’ai toujours un peu peur de ces annonces.

Synopsis

Depuis la disparition – inexpliquée – de l’Empire occidental, malgré l’immense pouvoir des Hiérophantes qui maîtrisaient une magie dont seule une pâle imitation existe encore aujourd’hui – les enluminures -, la cité de Tevanne est parvenue à se hisser au rang de grande puissance. Dirigée par quelques familles dont chacune occupe un « campo » – une ville dans la ville répondant aux règles édictées par les Fondateurs de la famille -, elle a remporté les Guerres civilisatrices grâce à de vieux artefacts occidentaux retrouvés dans une grotte. La puissance de ces familles tient beaucoup à celle des maîtres enlumineurs dont ils se sont attachés les services.

Mais autour de ces campos, les Communes, quartiers de la ville hors de la juridiction des Familles, ne connaissent aucune règle, aucune loi, si ce n’est celle de la force, de la violence et de la corruption. C’est là que vit Sancia Grado, jeune voleuse au passé trouble, livrée à elle-même. Son principal atout, qui est aussi son pire point faible, c’est qu’elle parvient à communiquer avec les objets et les enluminures. Jusqu’au jour où, à l’occasion d’un vol sur le port, elle entre en possession d’une mystérieuse clé.

Mais avant de lui ouvrir de perspectives inattendues, cette dernière vaut d’abord à Sancia d’être pourchassée par un ennemi d’une puissance inédite. Seule, elle ne survivra pas… mais qui pourraient être ses alliés ? Et qui est en réalité cet ennemi ?

Avis

Je ne veux pas entrer dans un débat de spécialistes – que je ne suis pas – sur le genre exact auquel ce livre se rattache. Fantasy, sans doute, parce que l’ensemble de cet univers repose en effet sur un système de magie assez intéressant. Mais on retrouve ensuite des éléments distincts qui pourraient amener à vouloir le cataloguer dans tel ou tel sous-genre… Cependant, outre le fait qu’en dehors de satisfaire à un goût classificatoire, cela n’apporterait pas forcément grand-chose au débat, une part de l’intérêt de ce livre, et des deux qui vont le suivre, réside sans doute dans la façon dont l’auteur joue et se joue des codes de genre(s).

Je ne peux pas ne pas revenir sur la question de ce système de magie évoqué plus haut. Car, en effet, il y a là une originalité qui mérite d’être soulignée. L’idée générale est que tout objet est et demeure soumis aux règles de la physique ; cependant, à l’aide de sceaux, les maîtres enlumineurs seraient capables de modifier les caractéristiques ou les fonctionnalités d’un objet en « convaincant » – j’emploie ce terme à défaut d’un autre plus précis – celui-ci qu’il se trouve en réalité dans un environnement différent, amenant alors l’objet à se comporter comme il le ferait dans l’environnement en question. Un exemple sera sans doute plus parlant : pour accélérer un carreau d’arbalète, vous ne modifiez pas les règles physiques définissant la vitesse d’un objet : vous indiquez à ce carreau qu’il ne vient pas d’être tiré par une arbalète, mais plutôt qu’il est en chute libre, comme s’il tombait depuis plusieurs milliers de mètres. De ce fait, le carreau subit l’attraction terrestre, et donc subit une accélération (dont on rappellera, pour les amateurs de physique, qu’elle ne dépend pas de la masse de l’objet… mais c’est une autre histoire !).

Ainsi, Robert Jackson Bennett nous propose un cadre dont les perspectives sont évidemment immenses et probablement pour l’essentiel inimaginables : ce système de magie respecte les lois de la physique que nous connaissons… plus ou moins… mais avec la possibilité de les détourner ! Et ça… c’est futé.

Sauf que, dès que l’on a dit cela, on constate que, par un effet d’aubaine, l’auteur s’est autorisé tout de même à détourner son propre système. J’ai réalisé cela en choisissant la citation qui figure au début de cette chronique. Car quelle règle physique, même modifiée, permettrait de viser automatiquement le point faible d’une cible ? Et cet appel à la subjectivité fait que l’idée de ces « vocabulaires de sceaux », qui était extrêmement séduisante – vocabulaires qui seraient en réalité autant de lois physiques qui pourraient faire l’objet d’une manipulation, formant une sémantique magique particulière – semble un peu battue en brèche.

Mais cela ne doit pas masquer l’essentiel : l’histoire est intelligemment menée, elle aborde des questions fondamentales – pouvoir, argent, trahison, amour, violence, aliénation… -, les personnages sont intéressants dans leurs imperfections. Il y a de jolis rebondissements, qui font que l’on ne s’ennuie jamais. Bref, une histoire passionnante, qui fait réfléchir et qui évite les pièges du simplisme. Franchement, il n’y a aucune raison valable de s’en dispenser, pour celles et ceux qui apprécient la fantasy !

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