Aventures, Historiques

Le périple de Baldassare

« … j’assume tous les devoirs de ma charge comme s’ils étaient autant de privilèges. Il revient à l’homme d’habiller la femme qu’il déshabille et de parfumer celle qu’il enlace. »

Amin Maalouf, Le périple de Baldassare, Le Livre de Poche, 2016, édition 16, p. 139.

Motivations initiales

Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre en commençant ce livre, que B. m’a offert. Le résumé proposé en quatrième de couverture était suffisamment mystérieux pour être stimulant, il ne restait plus qu’à se lancer !

Synopsis

L’histoire débute alors que s’approche ce que beaucoup appellent l’Année de la Bête, 1666, considérée par de nombreux hommes comme l’année de la fin du monde, à cause de prophéties et de divers calculs numérologiques.

Mais pour Baldassare Embriaco, marchand de curiosités génois installé à Gibelet, en Orient, elle a en réalité commencé dix-sept ans plus tôt, lorsque Evdokime, un russe de Moscovie, lui a montré un livre, annonçant l’apocalypse pour 1666. Et, bien que Baldassare se considère comme un irréductible rationnel, petit à petit, le doute va s’installer.

Alors, quand un vieil homme lui lègue le Dévoilement du nom caché, livre sensé révéler le centième nom de Dieu, le plus puissant – alors que le Coran signale les 99 autres -, alors même que l’un de ses neveux, qui l’aide dans son commerce, semble devenir un véritable mystique, les dernières pièces se mettent en place.

Ayant vendu, comme sur un coup de tête, le fameux livre, Baldassare, ses deux neveux  et son assistant se mettent en route sur la piste du livre. Mais est-ce seulement le livre que Baldassare recherche ?

Avis

> L’avis de T

J’ai réalisé en commençant ce livre que, pour des raisons qui m’échappent, je n’avais encore jamais lu de livres de cet auteur. Je savais donc d’autant moins à quoi m’attendre.

Sur la forme d’abord, ce roman se présente comme le journal de voyage de Baldassare. Celui-ci, au fil du périple qui donne son nom au livre, écrit pour lui-même – il code son récit, par mesure de sécurité – les événements qui surviennent. Ainsi, on est au plus près des pensées de ce personnage, même si, parfois, il finit par s’avouer qu’il s’est caché des choses à lui-même… Le récit est par nature un petit peu décousu, comme le serait un véritable livre de bord : certains jours, Baldassare ne confie rien à son journal, voire, parfois pendant des semaines entières, et, à d’autres moments, il s’avère particulièrement prolixe.

Sur le fond, j’ai le sentiment, après avoir refermé ce livre, d’avoir réellement accompagné Baldassare, d’avoir partagé avec lui ce voyage. Mais il me semble important de parler, justement, de ce qu’est ce voyage.

Lorsque Baldassar quitte Gibelet, il est bien décidé à tout faire pour rattraper le chevalier Pierre de Marmontel ; celui à qui il a, sans même savoir réellement pourquoi, vendu le livre, avant Constantinople. Son discours est alors tout de sagesse et de raison. Le monde n’a aucune raison de disparaître, le voyage doit seulement permettre de rattraper le chevalier… bref, tout est normal, organisé, simple.

Mais rapidement il se révèle être un personnage bien plus complexe. Veuf d’une femme qui l’a rejeté dès le début de son mariage – elle en aimait un autre en secret, mais n’avait pas voix au chapitre dans l’arrangement patrimonial décidé par son père -, il est bien obligé de reconnaître qu’ils n’ont jamais su faire autre chose que se rendre malheureux l’un l’autre. Sans enfant, il n’a finalement qu’une seule raison de vivre, ses affaires et le magasin créé par ses ancêtres arrivés de Gênes.

Et c’est là qu’un parallèle bizarre s’est fait dans ma tête. Baldassare est le Bilbo d’Amin Maalouf ! Ce riche marchand, habitué au confort, et vivant très éloigné des aventures, se retrouve comme par inadvertance lancé dans un périlleux voyage. C’est presque sur un coup de tête qu’il se retrouve dans cette aventure, comme si un mystérieux magicien, cet Evdokime de Moscovie, était venu tracer quelque mystérieux signe cabalistique sur sa porte. Il part presque contre son gré, du moins le croit-il. Et force est de constater qu’il n’a aucune véritable qualité pour cette aventure.

Pourtant, au fil des pages, on ressent chez lui une soif ardente : celle de retrouver un sens. Un sens qu’il cherche dans les livres, ou dans les cartes, ou dans sa capacité à lier des contacts, en bon marchand qu’il est. Mais, alors qu’au départ, il semble véritablement partir contre son gré, il semble progressivement qu’en réalité, il n’a fait que tirer les conséquences de la vacuité de son existence.

Comme Bilbo, il part sans le décider réellement. Et, surtout, en étant convaincu de ne pas être fait pour les aventures. Mais il va devoir se révéler à lui-même. Et accepter, aussi, de laisser à nouveau une place à ses sentiments. Constantinople, Smyrne, Chio, Gênes, Lisbonne, Amsterdam, Londres…

Au bout, il y  aura un trésor, qu’il faudra parvenir à extraire du feu et de l’incendie, comme Bilbo qui combat le dragon sous le Mont Solitaire. Puis il sera temps de se retirer, presque comme Bilbo partant vers Valinor. Non sans avoir emmagasiné de la sagesse, comme le montre ces citations :

« À quoi cela me sert-il de scruter l’univers si je ne sais pas voir ce qui est sous mon nez ? »

ou

« Je n’ai pas vraiment choisi de mettre les pieds là où je les ai mis, mais choisit-on jamais vraiment ? »

ou encore

« Mais les songes sont libres de toute maison et de toute convenance, libres de tout serment, libres de toute gratitude. »

Baldassare, à l’occasion de son voyage, redécouvre également la possibilité de l’amour. D’abord auprès de Marta, dont il est amoureux depuis l’enfance, mais qui est mariée à un voyou, disparu depuis des années. Mais suffit-il qu’il le veuille pour que les choses se fassent ? Puis auprès de Bess, lors de son escale londonienne. Mais ne sont-ils pas trop différents l’un de l’autre ? Et, finalement, à Gênes, quand son ami Gregorio Mangiavacca tente de la convaincre d’épouser sa fille, Giacominetta… Mais, s’il l’épouse, est-ce que cela ne risque pas d’être pour de mauvaises raisons ? Bref, Baldassare retrouve les joies, mais également toute la complexité des sentiments humains dont il avait cru s’abstraire.

Dans un Orient où les religions cohabitent mais où les oppositions ne demandent qu’à resurgir, c’est en réalité à un voyage initiatique que Baldassare – et la plume d’Amin Maalouf – nous invite. Alors je ne résiste pas à un dernier extrait :

« La nuit n’ayant apporté aucune solution à mon problème, j’ai voulu apaiser mon angoisse dans la religion. Mais déjà je le regrette un peu. On ne s’improvise pas croyant comme on ne s’improvise pas mécréant. Même le Très-Haut doit être las de mes sautes d’humeur. »

Je ne saurais trop vous conseiller de vous laisser ensorceler par cette écriture pleine de poésie, parfois crissante comme le sable du désert, parfois chatoyante comme le tissu des turbans, parfois torride comme le soleil de l’Orient… et souvent drôle !

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3 réflexions au sujet de “Le périple de Baldassare”

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