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Épidémie

La montée en flèche des ventes de La Peste, d’Albert Camus, ces derniers mois, d’abord en Italie, puis en France, a été suffisamment marquante pour être évoquée par les grands médias mainstream. Mais, plus largement, on peut retrouver dans la presse plusieurs références à des livres qui ont connu un retour en grâce à cette occasion. Ainsi, dans l’Obs du 17 mars 2020, sous la plume de Sylvain Courage, on retrouve cette interpellation, « Pourquoi il faut relire Camus et Machiavel en ces temps de coronavirus », évoquant le dernier livre écrit par ce dernier en 1527, La description de la peste de Florence ; dans Le Monde du 3 mars 2020, c’est L’aveuglement, de José Saramago, qui est mis en avant auprès du roman de Camus. Ainsi, l’épidémie nous ramène vers la littérature… mais, pareillement, la littérature convoque volontiers l’épidémie…

Certains de vous trouveront peut-être que c’est de mauvais goût ; d’autres, peut-être, se diront qu’ils ont envie de penser à autre chose. Pourtant, c’est assez naturellement que ce thème nous est apparu dans son intérêt. Car, en effet, il semble bien, lorsque l’on prend quelques instants pour réfléchir à nos lectures, que les épidémies apparaissent comme un véritable thème littéraire.

Alors nous nous sommes mis en quête d’information, d’avis, afin de voir ce qui pouvait appuyer – ou, au contraire, réfuter – cette intuition. Et c’est ainsi que nous sommes tombés sur un article fort intéressant de Patrick Zylberman, titulaire de la chaire d’histoire de la santé à l’École des hautes études en santé publique, publié le 14 novembre 2014 sur le site du HuffPost (pour vous y reporter, suivez ce lien) et intitulé « L’imaginaire des maladies : entre mythe, fiction et histoire ».

Dans cet article, l’auteur dit ainsi que « Du point de vue narratif, l’épidémie est une intrigue dramatique ; l’événement épidémique, une crise, autrement dit une coupe révélatrice d’un état actuel de la société, de ses institutions et de sa culture », il ne faut donc pas s’étonner que la littérature se soit régulièrement emparée de ce thème. Ainsi signale-t-il l’Oedipe-roi, de Sophocle, qui s’ouvre sur une épidémie de peste, et l’Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide, dont un passage est consacré à la « peste » d’Athènes.

L’auteur souligne d’ailleurs que la littérature n’est pas seule : la peinture également n’hésite pas à illustrer le sujet : il en veut pour preuve Les Philistins frappés par la peste (ou Peste d’Ashdod) de Nicolas Poussin, et Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa du baron Gros.

Sans que son article soit consacré entièrement à notre sujet du jour, une autre source est intéressante. Il s’agit de l’article d’Éric Muraille, qui travaille à l’Université libre de Bruxelles, et qui a publié, le 22 mars dernier, « Les épidémies sont inévitables, apprenons à les anticiper », dans The Conversation (pour vous y reporter, suivez ce lien). L’auteur nous rappelle que les épidémies sont liées au modèle économique en vigueur.

« L’organisation sociale et en particulier le système économique détermine la nature des épidémies affectant une société », nous dit-il en effet, rappelant que les chercheurs ont désormais établi que c’est l’invention de l’agriculture qui, au Néolithique, a déclenché l’apparition d’épidémies de variole, de rougeole et de peste, la sédentarisation des populations ayant favorisé la mutation, puis la transmission à l’homme d’affections animales ! « Cette révolution économique a causé une première transition épidémiologique majeure », ajoute-t-il, avant de rappeler également que le développement du commerce pendant l’Antiquité a également facilité la dissémination des épidémies.

La peste de Justinien, dont les spécialistes considèrent qu’elle a contribué au déclin de l’Empire Byzantin, en est un exemple. L’auteur, sur ce sujet, s’appuie sur l’article scientifique de Michaela Harbeck paru le 2 mai 2013 dans la revue PLOS Pathogens (pour vous y reporter, suivez ce lien). Et nombreuses, parmi les grandes épidémies du Moyen Âge et jusqu’au XIXe siècles, sont celles qui ont suivi, en effet, des routes commerciales pour se diffuser : la Route de la Soie, pour la Peste noire qui tua entre 30 et 50% de la population européenne entre 1347 et 1352 ; les routes maritimes de l’Orient pour la Peste de Marseille en 1720. Et les exemples récents (le SARS-CoV en 2003, H1N1 en 2009, et le Covid-19) montrent que, plus encore aujourd’hui, la question des transports mondiaux est centrale.

Si l’on revient à l’article de Patrick Zylberman, le lien est évident entre littérature et épidémies : « Pour l’imaginaire, la maladie est une force (maléfique ou bénéfique), une épreuve et une mise à l’épreuve avec, au bout, la mort ou la guérison. Maladie ou épidémie ne donnent pas lieu nécessairement à des récits effrayants. Leur imaginaire est doué d’une nature ambivalente, et les récits se déroulent autour de polarités : bien et mal, vie et mort, souffrance et régénération, pureté et impureté… ». Tous les éléments d’un bon récit sont là, en effet !

William Marx, titulaire de la chaire de littérature comparée au Collège de France, propose, pour sa part, une typologie en quatre thèmes dans son article « Ce que la littérature nous apprend de l’épidémie », publié en avril dernier (pour vous y reporter, suivez ce lien). Premier type de discours, les textes qui font de l’épidémie « un simple élément documentaire, un objet de curiosité humaine, historique et intellectuelle, qu’il convient de décrire avec la plus grande précision ». Viennent ensuite des textes dans lesquels l’épidémie est la marque d’une punition, ou d’une vengeance, « le signe ou le symptôme d’un désordre cosmique, religieux ou social ». Ainsi, dans l’Iliade, l’Iliade, l’épidémie qui frappe les Achéens leur est envoyée par Apollon comme punition pour avoir touché à la fille de son prêtre. Dans le Livre de l’Exode, c’est Dieu qui s’attaque, par le biais de la maladie, aux troupeaux des Égyptiens pour qu’ils libèrent le peuple hébreu. Un troisième groupe est constitué de textes qui présentent l’épidémie comme inéluctable, « relevant d’un ordre naturel du monde contre lequel il serait vain de se rebeller ». Enfin dernier groupe, celui dans lequel l’épidémie serait une « mise à nu morale et symbolique de l’humanité, révélatrice des vices et vertus des individus, des travers et des forces de la société, avec ses héros et ses salauds ».

Signalons enfin, pour faire bonne mesure, qu’un ouvrage scientifique est en préparation, sur le thème de « l’imaginaire épidémique ». Un appel à propositions a été lancé en mai 2020 sur Calenda (appel encore en cours – à retrouver ici)…

Quelques épidémies dans nos lectures…

Il y a évidemment de grands classiques qui ont une épidémie pour toile de fond. Citons ainsi La Fontaine, dans Les animaux malades de la peste, inspirée de la peste de Thèbes, figure déguisée de la corruption : si elle n’est pas la plus connue des fables de La Fontaine, ses derniers vers sont célèbres : « Selon que vous serez puissant ou misérable,/Les jugements de la Cour vous rendront blanc ou noir« . Quelques années plus tard, en 1720, alors que la peste sévit en Provence, Daniel Defoe fait lui œuvre d’historien au sujet de l’épidémie qui a touché Londres en 1665, dans Journal de l’année de la peste.

Plus près de nous, on peut penser à Thomas Mann, qui, dans La montagne magique, décrit la tuberculose et les sanatoriums du début du XXe siècle. À peu près à la même période, Mikhaïl Boulgakov, dans ses Récits d’un jeune médecin, se retrouve confronté à la syphilis. On peut penser également à Jean Giono, dans Le hussard sur le toit, qui se déroule à Manosque alors que le choléra sévit. Infiniment moins connue, il est une nouvelle de Marcel Pagnol, nommée Les pestiférés, qui met en scène de façon burlesque l’épidémie de peste à Marseille en 1720. Cette nouvelle, inachevée et longtemps oubliée, a été adaptée en bande dessinée : Pestiférés (Samuel Wambre, Serge Scotto et Éric Stoffe, Éditions Grand Angle, 2019).

De nombreux romans de tous types – science-fiction, romans policiers, fantasy, thrillers – font désormais la part belle aux épidémies… et on peut supposer, avec les derniers événements, que cela n’est pas près de s’arrêter. Stephen King, avec Le fléau, Jean Teulé (Entrez dans la danse), Andrea Japp (Le fléau de Dieu), Laetitia Bourgeois (La fille de Baruch), la liste est longue.

Terminons cette liste incroyablement incomplète par quelques derniers souvenirs : Pars vite et reviens tard, de Fred Vargas ; Les nuits fauves – dont l’adaptation cinématographique a eu le succès que l’on sait -, de Cyril Collard ; le tome 25 de la série Thorgal, Le mal bleu ; Walking dead, de Robert Kirkman, et la mystérieuse maladie à laquelle se retrouve confronté Torak dans le deuxième tome des Chroniques des temps obscurs, Fils de l’eau, de Michelle Paver…

Et vous, quels sont, dans vos lectures, celles qui parlent d’épidémie ?

Edit : on me glisse dans l’oreillette que Nath (Mes lectures du Dimanche) nous signale deux livres qui intègrent des épidémies, en l’occurrence : Pandemia, de Franck Thilliez, et Le semeur de mort de Patrick Guillain. Deux auteurs que je n’ai pas lu, mais que je suis ravi de pouvoir intégrer ici ! Merci pour ces ajouts !

2 réflexions au sujet de “Épidémie”

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