Policiers, Thrillers

Memory

Chronique de Memory, d’Arnaud Delalande.

« Elle dormait toujours aussi mal, embourbée dans des rêves frénétiques où son corps se ruait en avant pour fuit une menace invisible, atteindre un havre indéterminé, sans parvenir à avancer. Névrosée, comme tout le monde. Mais du contenu de ses rêves, souvent abrutie par l’alcool, elle ne se souvenait pas. Toujours cette impression de se regarder faire, d’être spectatrice de soi, presque atone – une distanciation qui, se disait-elle, était sans doute le moyen que trouvait sa conscience pour dominer son deuil. »

Arnaud Delalande, Memory, le cherche midi, 2020, p. 43.

Motivations initiales

Nouvelle lecture dans le cadre de la #TeamThriller du cherche midi, et découverte d’un auteur, français. Arnaud Delalande, habituellement spécialiste des romans historiques et scénariste, nous livre ici un thriller…

Synopsis

Jeanne Ricoeur vient d’être promue lieutenant. Mais ce qui aurait dû être une fête, un moment d’aboutissement tourne au cauchemar, parce que son père – ancien policier lui aussi – vient de mourir…

Complètement déphasée, elle n’a plus goût à rien. Son chef, un ami de la famille, lui confie alors une nouvelle enquête : un soi-disant suicide qui pourrait bien dissimuler un meurtre, chez Harmonia, un institut médicalisé. Devant huit témoins. L’affaire, sur le papier, parait quasiment résolue avant de commencer. Sauf que… sauf que les huit témoins ne se souviennent de rien, strictement rien.

En effet, s’il sont chez Harmonia, c’est précisément parce qu’ils souffrent d’une atteinte particulière, une amnésie antérograde. Leur mémoire immédiate n’excède pas six minutes. Autant dire que, le temps que Jeanne arrive sur place, ils n’ont plus aucun souvenir…

Avis

Quelle idée ! Un « suicide », commis sous les yeux de huit personnes, et personne parmi ces témoins n’est en capacité de s’en souvenir ! On est dans l’ambiance dès la quatrième de couverture… et c’est d’ailleurs précisément ce que j’avais retenu de ce « teaser ».

Sauf que, dans le livre, ce n’est pas exactement ainsi que l’histoire commence. En effet, on n’arrive sur les lieux du décès que vers la soixantième page. Et pour cause : l’histoire qu’Arnaud Delalande nous raconte est autant celle de Jeanne que celle de ce meurtre (ah, zut, je l’ai dit… alors, et si on disait que vous êtes atteints d’amnésie antérograde, et que, d’ici la fin de cette chronique, vous aurez oublié que j’ai spoilé ?).

Et Jeanne, elle en trimballe, des problèmes. Retirée à ses parents biologique à l’âge de 3 ans, adoptée à 4, elle n’a plus de contacts avec ses géniteurs depuis lors. Et elle s’est construite, dans cette famille d’adoption, avec les oppositions classiques de l’adolescence. Mais après avoir perdu celle qu’elle considère désormais comme sa mère, voilà quatre ans, c’est son père qu’elle vient d’enterrer. Sa promotion comme lieutenant, elle n’aura même pas pu la fêter dignement avec son policier de père. Elle n’a pas eu la joie de voir la fierté dans ses yeux…

Tout cela l’amène au bord de la dépression, bien que son partenaire et ami, Davy, et son chef, Frank Ruffier, l’entourent de leur affection. Mais elle ne trouve le repos et l’oubli que dans l’alcool…

Son chef, pour lui changer les idées, décide de lui confier une enquête qui semble facile : le curieux suicide d’un homme sous les yeux de huit témoins. Mais, vous l’aurez compris, l’affaire est bien plus compliquée qu’il n’y parait… et, naturellement, rien ne va s’arranger lorsque, alors qu’elle enquête chez Hamronia, cette clinique isolée en pleine nature, une tempête de neige coupe la route. Jeanne se retrouve alors isolée, abandonnée à elle-même et à ses doutes sur sa capacité à résoudre l’affaire.

On appréciera, je le signale au passage, l’idée scénaristique de cette femme qui aimerait trouver le moyen d’oublier les drames récents qui l’ont frappée, perdue au milieu de patients qui, eux, luttent pour ne pas oublier, au contraire. La mise en abime est bien trouvée !

S’il fallait une critique sur le scénario, c’est le côté un petit peu artificiel de l’accumulation dans un même lieu – la clinique Harmonia – de patients concernés, à un titre ou un autre, par l’affaire. On a un petit peu de mal à croire qu’autant d’acteurs de cette histoire puissent être frappés, quasiment au même moment, d’amnésie antérograde, tout en ayant eu des liens avec Harmonia avant d’en être les patients… Surtout qu’il ne me semble pas que cela soit, en réalité, indispensable au déroulement de ce thriller. Mais, bon, l’avantage, c’est qu’en respectant la règle de l’unité de lieu – règle ô combien classique du théâtre -, cela permet aussi de concentrer l’attention, notamment celle de Jeanne, sur les enjeux politiques et financiers de la clinique – mais je ne dirai rien ! -.

Un deuxième bémol, pour ma part, concerne la résolution de l’affaire. Je ne vais pas rentrer dans les détails pour ne pas spoiler, mais on se retrouve avec quelque chose qui ressemble à une affaire avec un lanceur d’alerte. Sauf que, là où les vrais lanceurs d’alerte, dans la vraie vie, mettent des mois, des années, à faire éclater l’affaire dont ils ont connaissance, en sacrifiant, en général, leur vie sociale et professionnelle au passage, ici, en 15 pages, tout est réglé. Jeanne devient l’idole des journaux – on suppose que cela va durer 15 jours -, aucun montage financier complexe passant par des paradis fiscaux n’a été fait pour effacer les traces… Je ne suis pas sûr que, à ce niveau-là, ce happy end soit totalement crédible…

Enfin, je ne peux pas m’empêcher de trouver une forme de concordance avec l’actualité, alors que l’on a vu s’affirmer une sorte théorie du complot autour du « Big pharma ». Alors, forcément, un scénariste doit jongler avec les thèmes du moment, mais était-ce nécessaire de proposer une telle vision alors que les débats autour du vaccin contre le Covid-19 s’amorçait… On pourrait en débattre des heures, des jours, des mois, des années…

Mais malgré ces bémols, il s’agit d’une lecture très agréable, d’un thriller qui se lit presque d’une traite. Alors ne boudons pas notre plaisir, et n’oublions pas (!!!) cette histoire de mémoire…

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