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Gildas Guyot

Nous avons été très marqués par Le goût de la viande… avant d’être séduits par Maktaaq. Mais qui est donc cet auteur qui nous emmène des tranchées de la Première Guerre mondiale à la Californie ; qui nous invite à suivre les aventures d’un Poilu, puis d’un Inuit ; qui nous offre un périple dans la France de l’après-guerre, puis un road-trip de Los Angeles à Las Vegas ? Bref, qui est Gildas Guyot ?

Le plus simple nous a semblé être de lui demander directement… et nous le remercions d’avoir accepté de se livrer à l’exercice !

Chiffres

1976 : naissance à Bar-le-Duc, en Lorraine

1990 : déménagement familial à Bordeaux

1996 : entrée dans une école de graphisme

De 2011 à 2016 : suite à un défi qu’il se lance à lui-même, écriture d’un premier texte « long », qui deviendra Le goût de la viande

2018 : parution de Le goût de la viande aux Éditions In-8

2020 : parution de Maktaaq

Mots

1) Gildas Guyot, comment êtes-vous passé de l’image aux mots ?

En effet, j’ai fait des études de graphisme, et je suis devenu directeur artistique. Donc j’ai longtemps travaillé davantage avec des images, du visuel, qu’avec des mots. Mais c’est plutôt d’un aller-retour qu’il est question. D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours lu, et mon premier éblouissement littéraire a été pour Croc-Blanc. Cette lecture m’a littéralement emporté, et cela a créé quelque chose entre moi et le Grand Nord, quelque chose que j’ai cultivé depuis, comme en témoigne Maktaaq.

Mais, pour revenir à votre question, c’est en fait pendant ma formation dans cette école de graphisme que j’ai commencé à écrire, paradoxalement. Nous avions un cours pendant lequel nous devions travailler sur un projet de bande dessinée. Vous imaginez bien que cela ne se fait pas en un seul jet, et, au fur et à mesure que je travaillais dessus, l’histoire, le scénario, prenait une place de plus en plus grande, au détriment de la dimension visuelle.

Alors que, jusque là, je n’avais jamais eu de vocation à l’écriture, j’ai commencé à y prendre réellement goût. J’écrivais pour moi, réellement, des nouvelles, des récits courts. Quand je dis que j’écrivais pour moi, c’était réellement cela : je ne connaissais rien au milieu de l’édition, et je ne m’y suis pas intéressé, je n’imaginais pas que l’on pouvait publier des nouvelles. Du coup, tous les textes que j’ai écrit à cette période, personne ne les a lus, sauf parmi mes proches. Je ne les ai pas envoyés à des éditeurs, je n’ai pas participé à des concours de nouvelles. Rien.

Et puis, en 2011, j’ai eu envie de savoir ce que cela valait. Et donc je me suis dit qu’il fallait ue j’envoie un texte à des éditeurs, pour avoir un retour ! Et comme je pensais que seuls des textes longs pouvaient être publiés, j’ai décidé d’écrire un texte long. Je suis parti d’une nouvelle que j’avais écrite, et j’ai mis cinq ans à lui donner une forme stable : c’est devenu Le goût de la viande, mon premier livre !

2) Et comment s’est passée la découverte des éditeurs ? Vous avez trouvé rapidement le bon éditeur ?

Ma motivation initiale, comme je le disais, consistait à obtenir un retour, une évaluation de ma production, savoir si ce que j’écrivais pouvait éventuellement toucher quelques lecteurs. J’ai donc pris la décision d’envoyer mon manuscrit à dix éditeurs. Et si toutes les réponses étaient négatives, eh bien j’en resterai là. Mais les choses ne se sont pas passées comme je l’imaginais… évidemment !

D’abord, j’avais sous-estimé le fait que, dans un certain nombre de cas, je n’aurais aucune réponse, ni positive, ni négative ! Du coup, cela ne répondait pas à mon interrogation. Mais, surtout, dans le premier lot que j’ai envoyé, appelons cela la chance où le hasard qui fait bien les choses, il y avait les Éditions Finitude. Et leur réponse, bien que négative, parce que ce livre n’était pas pour eux, m’invitait à continuer à proposer mon manuscrit, parce qu’ils y trouvaient une certaine qualité. Alors j’ai préparé un deuxième envoi, à dix nouveaux éditeurs. Et à nouveau, le même scénario s’est reproduit : des non-réponses, des réponses négatives, et, du côté de La Manufacture de Livres, une marque d’intérêt, mais un refus tout de même. Alors j’ai envoyé un nouveau lot, et, là, c’est du côté des Forges de Vulcain que l’accueil a été bon… mais toujours pas d’éditeur. Et puis, après mon quatrième envoi, j’ai été appelé par une dame, qui s’est présentée comme étant des Éditions Inuit. J’ai d’abord cru à une blague. Je lui ai dit que je ne me souvenais pas avoir envoyé mon manuscrit à une maison d’éditons qui portait ce nom là et j’ai failli raccrocher… Heureusement que je ne l’ai pas fait. Elle semblait réellement bien connaître l’histoire de Hyacinthe et avoir beaucoup apprécié le livre. Lorsque nous avons terminé notre conversation, je me suis jeté sur internet pour taper “éditions inuit” sur google et c’est là que j’ai compris que les Éditions Inuit étaient en réalité les Éditions In-8, que je prononçais in octavo ou encore in eight en anglais. Je l’ai rappelé immédiatement pour m’excuser d’avoir pu douter de sa sincérité. J’aime bien raconter cette anecdote car lorsque je repense à tous les salons et à toutes les rencontres qu’ils m’auront permis de faire – je dis « ils » car j’ai vite découvert que cette “dame” n’œuvrait pas seule et qu’avant d’être une maison d’éditions, Inuit est une petite famille -, au fait qu’aujourd’hui mon deuxième roman vient de sortir et que l’aventure puisse continuer, je mesure la chance que j’ai eu mais aussi celle à coté de laquelle j’ai failli passer.

3) Votre premier livre, Le goût de la viande, se déroule dans les tranchées, le froid, l’humidité, il est très sombre. Le second, Maktaaq, se passe entre la Californie et Las-Vegas, dans le désert, il fait chaud et la lumière est vive… Sans transition ?

Sans transition, oui, mais tout de même ! Certes, les ambiances de ces deux livres sont très différentes, mais il y a néanmoins des liens, dans le fond.

Mais parlons d’abord des différences. Vous savez, après avoir mis pratiquement cinq ans à écrire Le goût de la viande, j’avais envie de changer d’ambiance. Le personnage central de cette histoire, Hyancinthe Kergourlé, est tout de même franchement un sale type, il est malsain. Et, là, après cinq ans où j’ai vécu avec lui, puis deux ans où il était encore largement présent alors que je soumettais le manuscrit aux éditeurs, j’avais vraiment envie d’autre chose !

Dans ce premier livre, la mort est omniprésente. Elle est peut-être même le personnage principal du roman ! Et, après l’avoir vue de très près dans les tranchées, Hyacinthe ne s’en libèrera jamais. En étant odieux, il pense que ceux qui l’entourent vont finir par lui régler son compte, mais, finalement, constatant que personne ne s’en charge, il finit par réaliser qu’il n’a pas d’autre choix que de s’en occuper lui-même.

Autrement dit, le sujet du livre est lié au fait que la mort est une partie même de la vie. Et cette thématique, elle revient dans Maktaaq, même si, effectivement, le traitement est profondément différent. Ati, le grand-père, semble déjà l’attendre, cette mort, pour rejoindre Koko, sa femme, partie mais encore tellement présente. Et puis la mort est aussi celle de cet âne, renversé par un camion digne du film Duel ; mon univers américain est largement inspiré des films qui m’ont marqué, comme Paris-Texas, par exemple.

Et ce que ces deux histoires ont en commun, également, c’est ma méfiance, mes réserves sur l’espèce humaine. Hyacinthe est un personnage odieux, je le reconnais volontiers. Mais ce n’est pas non plus un hasard si, dans Maktaaq, la destination est Las-Vegas. Je n’ai pas choisi cette ville par hasard, je l’avais visité en 1998, profitant d’un voyage aux États-Unis. Et j’ai trouvé cette ville tout simplement horrible. Pour moi, c’est une verrue plantée dans un décor grandiose, tout près du désert des Mojaves. Comment est-il possible que cette chose soit une des fiertés américaines ? Pour moi, c’est incompréhensible. Et cela me renvoie à la formidable capacité qu’a l’espèce humaine de toujours repousser les frontières de la bêtise…

4) Parlez-nous de la façon dont vous écrivez. Écrivez-vous tous les jours ? Comment naît l’idée de départ . Faites-vous beaucoup de recherches ?

Lentement ! C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles j’ai mis cinq ans à écrire mon premier livre ! Non, plus sérieusement, j’ai effectivement mis beaucoup de temps à écrire le premier parce que, comme je travaillais encore en agence, je n’écrivais pas régulièrement. Je ne m’installais que quand je sentais que j’avais quelque chose à écrire. Et il se trouve que j’ai besoin de temps pour écrire : cela passe d’abord, pour moi, par le besoin d’entrer dans l’histoire, et, après, j’ai également besoin de temps pour en sortir. Du coup, en ce qui me concerne, je ne peux pas me dire quelque chose comme « je vais écrire une heure et demie tous les matins », par exemple. J’ai besoin d’au moins trois ou quatre heures, c’est le minimum.

Alors évidemment, c’était compliqué à placer dans un emploi du temps professionnel. Depuis, j’ai décidé de ne plus travailler en agence, de fonctionner plutôt en free-lance, du coup j’ai plus de facilité d’agenda !

Ensuite, jusqu’à présent, j’ai fonctionné en ayant le début et la fin de l’histoire, je sais de quoi je veux parler, ce que je veux mettre en scène, et j’ai un certain nombre d’images en tête. Mais elles peuvent évoluer très significativement lors de l’écriture. Par exemple, j’avais au départ l’idée d’une scène avec des animaux, dans le désert des Mojaves. L’image initialement était celle d’un prédateur. Mais mes recherches m’ont permis de découvrir que, précisément dans les Mojaves, il existe un groupe d’animaux revenus à la vie sauvage à partir de quelques individus qui accompagnaient les pionniers pendant la conquête de l’Ouest. Bref, l’image initiale se déforme, se reforme, s’adapte au fur et à mesure.

Enfin, pour ce qui est des recherches, je fais en sorte que les choses soient crédibles. Là aussi, un exemple : lorsque j’évoque un match de base-ball, je fais en sorte de rester dans la réalité. Si je parle d’un match, de l’opposition de deux équipes, je m’arrange pour trouver le score correspondant au match entre ces deux équipes, cette année-là ! Je ne voudrais pas qu’un expert de l’histoire du base-ball puisse me dire « tsssss, pendant ce championnat, ces deux équipes ne se sont pas rencontrées », ou « jamais un match entre ces deux équipes ne s’est terminé sur ce score » !

5) Écrire, cela prend du temps, disiez-vous. Avez-vous encore le temps de lire ? Et si oui, que lisez-vous, et qu’auriez-vous envie de nous conseiller ?

Je le disais au début, j’ai longtemps beaucoup lu, avec une certaine prédilection pour les histoires du Grand Nord, donc beaucoup d’auteurs anglo-saxons. Et puis j’ai découvert les auteurs nordiques, suédois, norvégiens, finlandais… Je dois être attirés par les terres sauvages et le froid, non ?

Par contre, je n’avais pas lu beaucoup d’auteurs francophones. Je m’y suis mis récemment, ne serait-ce que pour pouvoir participer aux discussions avec les autres auteurs, dans les salons par exemple. Parce que, quand vous mettez des auteurs ensemble, eh bien ils parlent souvent de livres. Et naturellement, ils parlaient régulièrement d’auteurs francophones sur lesquels je n’avais rien à dire.

Alors, pour découvrir un peu mon univers, je vous suggère un auteur nord-américain, un auteur norvégien et un auteur francophone. Tous les trois proposent des textes noirs, il doit y avoir un lien avec ma propre vision des choses…

Du côté des États-Unis, je vous recommande David Vann, que beaucoup connaissent sans doute déjà, et, notamment, le premier que j’ai lu, Sukkwan Island. C’est noir, vraiment, mais, surtout, ce qui est absolument remarquable dans ce livre, c’est que, page 113, en deux lignes, l’auteur place un switch complet. Vous n’avez rien vu venir, et, d’un seul coup, tout est remis dans une nouvelle perspective. Je n’avais jamais rien lu de tel !

Pour la Norvège, sans doute moins connu, je vous suggère d’aller regarder du côté de Tarjei Vesaas. De 1923 à 1975, une quarantaine de romans, recueils de nouvelles, pièces de théâtre, dont une quinzaine ont été traduits en français. Le style est épuré, les images sont puissantes, c’est noir également, mais extrêmement touchant : malgré la dureté de la vie évoquée, on a envie de vivre avec les personnages de ces histoires.

Enfin, pour les auteurs francophones, que j’ai donc commencé à (re)découvrir récemment, j’ai envie de vous conseiller Blaise Cendrars. Là aussi, les histoires sont fortes, d’un réalisme cru. Le style, d’une grande simplicité, fait que l’on ressent une grande proximité avec les personnages. Et parmi ses livres, pourquoi ne pas s’intéresser à Moravagine, sombre, brutal, mais aussi très actuel.

6) Merci beaucoup, Gildas Guyot ! Il ne nous reste plus qu’à attendre le prochain… Vous avez déjà des idées ?

Des idées, oui, mais je n’en dirai pas beaucoup plus, pour différentes raisons. Sachez simplement que le projet pourrait revenir vers l’univers de Le goût de la viande, pour s’intéresser à un personnage qui est évoqué mais dont on ne sait rien. Mais, vous l’aurez compris, tout peut encore largement évoluer…

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