Roman noir

Le goût de la viande

Chronique de Le goût de la viande, de Gildas Guyot.

« Je n’étais ni une veuve, ni un orphelin, je ne demandais ni grâce, ni pitié, je voulais simplement qu’on me bousille. Comment ce paladin de mes deux avait-il pu se méprendre à ce point ? Pourquoi avait-il foutu ses godillots dans ce trou ? Ses pieds dans mon plat ? Il avait l’air malin maintenant de s’être mêlé de choses qui ne le regardaient pas : une jolie fleur de coquelicot au milieu du visage. Ça lui apprendra à ne pas savoir faire la différence entre une juste cause et une cause perdue. Bravo, mon salaud ! »

Gildas Guyot, Le goût de la viande, Éditions Points, 2020, p. 38.

Motivations initiales

Lecture suivante dans le cadre du Prix du meilleur polar des Éditions Points, le premier roman de Gildas Guyot, une découverte qui s’annonce noire…

Synopsis

Verdun, 1916. Après ce qui ressemble à un bombardement, Hyacinthe Kergourlé, breton de son état, reprend conscience dans une pile de cadavres. Probablement, il a été sauvé par les corps de ceux qui composent ce tas. Cette reprise de conscience est d’ailleurs tout à fait progressive, le goût d’abord, parce qu’il a la bouche remplie d’une substance « grumeleuse et dégueulasse », puis l’odeur – ça schlingue abominablement -, la vue, puis l’ouïe et enfin le toucher, lorsqu’il doit s’extraire du tas de corps pourrissants.

Il pense être mort, il survit comme s’il l’était – en dévorant ce qui lui tombe sous la main, rats, cuir… -, il défie la mort en s’approchant des lignes ennemis, mais il est finalement sauvé, évacué jusqu’à un hôpital. Malgré ce qu’il a vécu, il n’y laisse qu’un bras, et tous semblent penser qu’il a eu de la chance. Mais… mais Hyancinthe Kergourlé est bien mort, dans la tranchée près de Verdun, et celui qu’il est devenu en s’extrayant – en renaissant ? – de cette pile de cadavres n’est plus exactement le même homme.

Quand vous avez été enfanté par la viande, quand vous n’avez plus été que de la viande, comment vivre ? Et, pour Hyacinthe, que la mort a refusé d’accueillir, comment mourir ?

Avis

C’est peu de dire que ce livre est noir. Et pourtant, s’il faut citer un passage vraiment noir, on est en réalité assez en peine pour le faire. Certains lecteurs ont écrit que ce roman est à peine gris, sans doute parce que nous avons tellement l’habitude des scènes démonstratives que, lorsque le noir est une couleur de la palette, nous ne savons plus forcément la reconnaître. L’écriture, d’ailleurs, est brillante, on serait presque tenté de dire lumineuse, ce qui est un comble…

Mais j’ai l’impression de prendre les choses dans le désordre.

Parlons d’abord de ce Hyacinthe. Intuitivement, on a envie de dire qu’il est le personnage principal de cette histoire. Mais, à la réflexion, j’ai envie de le dire autrement. Le sujet de cette histoire, c’est la danse entre Hyacinthe et la mort, parfois une valse, qui les amène à parcourir de vastes cercles, sans se perdre de vue, parfois un menuet, formel, strict, à l’occasion duquel ils s’éloignent et se retrouvent, parfois encore une pavane, solennelle, à l’occasion de laquelle ils s’apprivoisent, et parfois, enfin, une sorte de tango, lors duquel ils se toisent et se défient du regard, excluant tous ceux qui sont autour d’eux.

C’est une transe que ce livre. Pas forcément une « longue équipée sauvage » comme on nous la décrit en quatrième de couverture – on pense trop, alors, au film éponyme, à Bonnie & Clyde, ou, plus proche de nous, à la virée meurtrière de Rey et Maupin, et ce n’est pas réellement de cela qu’il s’agit ici -, mais plutôt la recherche désespérée d’un homme qui ne se connait plus de raison de vivre. La seule chose qui le rattache encore à cette vie, c’est la viande, viande vivante, viande morte, viande qui, de vivante, devient morte.

Incompris de tous, sans pouvoir accéder à la parole pour exprimer ce qu’il a vécu et ce qu’il ressent, il ne lui reste plus que sa colère, qui se retourne d’abord contre les morts qui ne semblent pas l’être assez, dans cette tranchée, puis contre les vivants qui ne comprennent pas qu’il est mort. Au rang de ces derniers, les membres de sa famille, celle qui deviendra sa femme.

Survivant qui ne supporte pas de l’être – n’est-ce pas la caractéristique d’un syndrome de culpabilité ? -, il se laisse un temps porter par les événements, prenant ce qu’il peut au passage. Puis, retrouvant la mort, il reprend la danse interrompue avec elle, et se met à fabriquer des cercueils. Et quand elle se rapproche encore, cette amante volage qui l’a rejeté si longtemps, il va retrouver son goût pour la viande… un goût de plus en plus… cru.

Je ne sais pas si on peut dire qu’on aime ce livre. Mais il est hypnotique. Et fort. Il marque, ce qui est en général la caractéristique d’un livre puissant. Chacun devra ici se faire sa propre idée, au risque du dégoût.

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