Aventures, Roman

Le sortilège de Stelatta

Chronique de Le sortilège de Stelatta, de Daniela Raimondi.

« À deux reprises, il fut victime de blessures légères et comprit vite que la guerre n’était pas faite que d’héroïsme, de drapeaux tricolores et d’actes de bravoure, et qu’elle comptait son lot de peur, de plaies purulentes, de solitude. La guerre, c’était le froid et la faim, les cris des blessés, la folie qu’il apercevait dans les yeux des mourants. »

Daniela Raimondi, Le sortilège de Stelatta, Slatkine & Cie, 2021, p. 56.

Motivations initiales

Lorsque, chez Slatkine, ils nous proposent de découvrir l’une de leurs nouveautés, c’est en général l’occasion de découvrir un nouvel auteur, un univers singulier, une écriture… Quel voyage allait nous offrir Le sortilège de Stelatta ? Un seul moyen de le savoir, bien évidemment… Et c’est ainsi qu’il a rejoint notre PAL !

Synopsis

Daniela Raimondi nous propose ici l’histoire romancée de sa propre famille, comme une saga qui s’étend de 1800 à 2013. On découvre Giacomo Casadio, le jour où il tombe amoureux de Viollca, une tsigane. Lui poursuit un rêve : construire un bateau et assurer ainsi la prospérité de son village, Stelatta. Elle, membre d’un groupe de tsiganes contraint de faire halte à Stelatta par une pluie diluvienne qui empêche les caravanes de la troupe d’avancer. Giacomo et Viollca se croisent par hasard, mais cette rencontre leur suffit pour se reconnaître.

Viollca est un peu diseuse de bonne aventure, elle tire les tarots. Et elle lit dans les cartes une tragédie à venir. Cette prédiction se transmet dans la famille, mais se transmet-elle seulement, ou modèle-t-elle cette famille, au fil des années, des siècles ?

Avis

Ce livre a une première vertu : il nous rappelle à quel point nous sommes, pour beaucoup, terriblement ignorants de ce qui se passe de l’autre côté des Alpes. Si l’on nous demandait de décrire la situation politique de l’Italie en 1800, nous serions sans doute assez nombreux à ne pas savoir répondre. Sans doute quelques-uns sauraient-ils rappeler que le royaume d’Italie ne se constitue que très progressivement, tout au long du XIXe siècle. De premiers soulèvements, entre 1820 et 1831, n’aboutissent pas, mais tracent un chemin, celui qui mène au Risorgimento qui voit les rois de la maison de Savoie unifier, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le royaume de Piémont-Sardaigne, le grand-duché de Toscane, les duchés de Parme et de Modène, les États pontificaux et le royaume des Deux-Siciles. Il faudra quelques années de plus pour que la Lombardie et la Vénétie, sous domination autrichienne, rejoignent le jeune royaume.

Géographiquement, pas mieux : la plaine du Pô, je connais… de nom. Mais serais-je capable de dire, même sommairement, où il prend sa source et où il se jette (dans l’Adriatique) ?

Mais les mérites de ce livre vont bien au-delà de l’histoire et de la géographie. Cette grande fresque familiale nous emporte vers un ailleurs à la fois fortement teinté de magie et de superstition – on parle aux morts, on a des visions, on donne du lait au serpent qui garde le foyer… -, et qui, en même temps, demeure profondément ancré dans la vie de tous les jours. Capelleti, Garibaldi et Brigate Rosse, si j’ose le raccourci.

Daniela Raimondi nous présente cette famille – version romancée de la sienne propre -, qui tire ses origines de ce mariage entre un gars de la plaine du Pô et une gitane. Leurs traits respectifs se retrouvent à chaque génération : yeux et cheveux noirs d’un côté, yeux bleus et peau claire de l’autre. Et avec ces caractéristiques physiques, le tempérament qui va avec : rêveur et mélancolique pour les uns, terre-à-terre et obstiné pour les autres.

Mais la question qui traverse tout le livre – mais peut-être devrais-je plutôt dire « conviction » davantage que « question » -, c’est celle du prix des rêves. Le sujet revient à plusieurs reprises dans le livre, et l’auteure finit, en page 408, par écrire crûment ce qui en ressort :

« Sa fille lui rappelait sa passion de jeunesse pour le chant, mais il avait compris que les rêves sont un luxe que seuls les riches peuvent s’offrir, et il fallait, tôt ou tard, que sa fille l’accepte aussi ».

Et, en effet, ce livre va à rebours de tous ces livres de « développement personnel » qui nous chantent sur tous les tons que, « quand on veut, on peut », « il faut vouloir grand pour aller loin », « si nous croyons à nos rêves, ils se réaliseront » – ce qui, signalons-le en passant, est terriblement culpabilisant pour ceux qui, ayant osé rêver, ont tout de même échoué… ils n’ont pas dû vouloir assez fort ! -. Et cela me semble salutaire de montrer que cette illusion selon laquelle nous serions au moins égaux face aux rêves n’est qu’un leurre.

Pour vivre, pour survivre – ne parlons même pas de vivre heureux -, les personnages de ce roman doivent, pour certains, accepter de renoncer à leurs rêves. Parce que, s’ils échouaient, le coût serait bien trop élevé. Et même carrément inabordable.

Mais, contrairement à ce que pourrait donner à penser mes dernières lignes, il ne s’agit pas d’un livre triste. Non, il s’agit d’un livre sur la vie, rien que la vie, mais toute la vie. Ses joies et ses peines. La joie de vies bien remplies ; la peine de ceux qui partent trop tôt, ou qui ne trouvent pas leur place.

Alors, avant de vous lancer à la poursuite de vos rêves, pourquoi ne pas venir partager un moment de la vie de Viollca et de ses descendants ?

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