Drame, Roman noir, Thrillers

Le piège

Chronique de Le piège, de Jean Hanff Korelitz.

« Combien de fois, en repensant à cette nuit-là – la dernière d’une période qu’il considèrerait toujours par la suite comme « l’avant » -, souhaiterait-il ne pas s’être fourvoyé à ce point ? Combien de fois, malgré la bonne fortune stupéfiante qui avait découlé de l’un de ces dossiers, souhaiterait-il avoir quitté ce bureau froid et impersonnel, retracé ses traces de pas boueuses dans le couloir, être retourné dans sa voiture et avoir refait les heures de trajet jusqu’à New-York et sa vie d’échecs ordinaires ? De trop nombreuses fois, mais c’était sans importance. Il serait alors trop tard pour y changer quoi que ce soit. »

Jean Hanff Korelitz, Le piège, le cherche midi, 2022, p. 18-19.

Motivations initiales

C’est le nouveau livre que nous propose Benoît dans le cadre de la TeamThriller du cherche midi. Occasion, souvent, de découvrir de nouveaux auteurs. Et, cette fois-ci, donc, Jean Hanff Korelitz. Alors en avant pour la découverte !

Synopsis

Jacob Finch Bonner est un auteur qui voit, depuis plusieurs années, sa « carrière » s’étioler. Son premier roman a rencontré un joli succès, publié chez un grand éditeur. Le deuxième, même s’il a été refusé par l’éditeur du premier, a encore trouvé sa place dans une maison respectable, mais il est passé globalement inaperçu. Et, depuis, il peine à écrire, et doit, pour gagner de quoi vivre, enseigner dans une université du Vermont, Ripley. Mais il déteste enseigner, il déteste ses élèves, il déteste ses collègues… en fait, il déteste sa vie. En un mot : il est aigri !

Et voilà qu’un de ses étudiants, qu’il a très vite catalogué comme un enquiquineur, lui raconte l’histoire qu’il veut écrire. Une intrigue tout simplement géniale ! Quelques années passent, et il ne voit pourtant pas le best-seller attendu paraître. Et il finit par apprendre que son étudiant, Evan, est mort, visiblement avant d’avoir pu finir d’écrire son livre.

Jacob Finch Bonner peut-il juste laisser se perdre cette remarquable histoire ? Non, c’est tout simplement impossible ! Alors il l’écrit, avec ses mots à lui. Et c’est un triomphe ! La célébrité, les invitations, tout ce que l’édition américaine compte de célébrités est à ses pieds. Mais arrive alors un premier e-mail : « Vous êtes un voleur ».

Dans quoi Jacob Finch Bonner a-t-il mit les pieds ? Et où cela va-t-il l’emmener ?

Avis

Disons-le d’emblée, l’auteure met, d’entrée, la barre très haut. Elle nous annonce en effet une intrigue absolument géniale, avec, en particulier, un twist final qui laisse tous les lecteurs hors d’haleine. Dès lors, naturellement, on attend une intrigue tout aussi remarquable, et un twist spectaculaire. La promesse est-elle tenue ? Bon, accordez-moi de ne pas le révéler immédiatement et de commencer par autre chose…

Ce Jacob Finch Bonner, frustré et aigri, est insupportable au possible. Sa détestation absolue et permanente nous permet d’imaginer assez aisément cet homme toisant tout ce qui l’entoure d’un regard hautain. Et, après tout, n’est-ce pas mérité, avec toute sa prétention ? Assez rapidement, quand il apprend que son ancien étudiant est mort et que, visiblement, il n’a pas pu, su ou eu le temps de publier son livre, apparait un autre sujet. Ce sujet est intéressant : que sont exactement ces histoires que les écrivains racontent ? D’où viennent-elles ? À qui appartiennent-elles ? Parce que, effectivement, ce que fait Jacob en écrivant cette histoire, est-ce du vol ? Mais peut-on « voler » une intrigue, une idée – dont on sait qu’elles ne peuvent pas être protégées, dixit l’INPI – ? Peut-on imaginer une idée qui n’apparaîtrait qu’à un seul endroit, dans la tête d’une seule personne, ou bien faut-il plutôt imaginer un moment propice, un terreau, qui permettrait à l’idée d’être « captée », s’offrant au plus habile, au plus rapide ?

Mais revenons à la question de fond. Jean Hanff Korelitz parvient-elle à marquer le touch-down, ou la promesse se retourne-t-elle contre elle ?

Eh bien, pour tout dire, j’ai deviné vers la page 50 un point essentiel de la trame de l’histoire et à 100 pages de la fin, j’ai deviné ce qu’était le twist final. Naturellement, dit ainsi, on pourrait penser que la réponse est alors « bah, c’est décevant ». Mais, en réalité, pas du tout. Parce que en vérité, ce qui m’a plu dans ce roman, ce n’est pas le suspense. Certes, j’avais envie de savoir comment l’auteure allait conclure son histoire, comment les pièces du puzzle allaient s’assembler. Mais j’ai surtout trouvé particulièrement intéressantes descriptions psychologiques de personnages.

Jacob Finch Bonner, qui est, au début du livre, un crétin arrogant, franchement désagréable, finit par révéler une profondeur qui le rend, sinon sympathique, du moins fréquentable. Et l’on se prend à trouver dommage que – mais c’est tellement souvent le cas, dans les familles -, lorsque son monde commence à se fissurer, il ne parvienne pas à partager cela avec la femme dont il a fait la rencontre, et qu’il épouse. Ce que les secrets et les non-dits font à un couple, voilà un autre thème intéressant dans ce livre.

J’ai vraiment apprécié ce livre. Et même le fait d’avoir deviné à l’avance plusieurs éléments de l’intrigue ne m’a pas dérangé, parce que, encore une fois, il y a d’autres éléments que le suspense pour donner de l’intérêt à cette histoire ! Et si je n’ai pas eu la surprise, cela n’empêche pas l’intrigue d’être bien fichue. Donc, sans hésitation, Jean Hanff Korelitz se tire avec brio de ces annonces qui auraient pu s’avérer casse-gueule !

Un seul point de critique : dans cette première partie, on retrouve à plusieurs reprises, comme dans la citation qui ouvre cette chronique, avec cette sorte d’insistance un peu lourde sur le côté « il se souviendrait plus tard de ce moment comme de celui où tout à basculé », un procédé que l’on retrouve dans beaucoup de livres et que je trouve de plus en plus maladroit. Les lecteur(e)s sont tout à fait capables de déceler d’eux-mêmes où et quand se fait la bascule, le souligner à gros trait n’est pas forcément indispensable…

Pour en savoir plus

Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

2 réflexions au sujet de “Le piège”

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