Biographies & autobiographies, Drame, Roman

Je suis Jeanne Hébuterne

« – Tête ovale, nez droit et épaté à la base, lèvre supérieure en forme de cœur… Un visage encore poupin… Tu ressembles à mes divas italiennes. Montre-moi tes mains ! Puissantes, grosses, des mains de fermière. Mais les mots ne suffisent pas à dire qui tu es. Les mots ne suffisent pas… »

Olivia Elkaim, Je suis Jeanne Hébuterne, Éditions Points, 2018, p. 29.

Motivations initiales

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Ayant la chance de faire partie du jury du Prix 2019 du meilleur roman des lecteurs de POINTS, nous avons reçu les trois premiers livres de la sélection, dont celui-ci.

Première lecture, première chronique.

Synopsis

En 1916, quand commence ce roman, la famille Hébuterne évolue dans la bonne bourgeoisie parisienne. Achille, le père, tient une mercerie-bonneterie ; Eudoxie, la mère, est une femme au foyer exemplaire, dont la vie s’organise essentiellement autour de la tenue de son intérieur, sa famille et les bigotes de la paroisse Saint-Étienne-du-Mont ; André, le fils, est au front : parti en 14 dans l’idée d’un retour rapide, voilà deux ans qu’il piétine dans la boue et le sang ; Jeanne, enfin, jeune fille de dix-neuf ans, bien sous tous rapports.

Comme André, son frère, pétri de religion et de classicisme, barbouillait en amateur, on a laissé Jeanne fréquenter l’académie Colarossi, ouverte aux femmes. Jusqu’au jour où, dans un escalier, elle croise Amedeo Modigliani. Qui, aussitôt, la remarque. Lui laisse son écharpe. La convoque, littéralement, pour le lendemain.

C’est le début d’une passion : Jeanne Hébuterne devient le modèle le plus souvent représenté par Modigliani, alors que Jeanne fuit ses parents, et les lettres moralisatrices de son frère. Elle découvre une vie de bohème, empreinte de fantaisie, de liberté, d’une intensité folle. Mais tout cela peut-il durer ?

Avis

> L’avis de T

C’est en effet à une histoire de passion qu’Olivia Elkaim nous invite. Et, ma connaissance de Modigliani s’arrêtant à ses tableaux les plus célèbres, c’est l’occasion de découvrir ce personnage hors du commun.

De cette année 1916 au 25 janvier 1920, Olivia Elkaim met sous nos yeux le Paris des artistes, ce groupe incroyable composé d’Amedeo Modigliani, Chaïm Soutine, Pablo Picasso, Juan Gris, Moïse Kisling, Manuel Ortiz de Zarate, mais également Utrillo, Cendrars, Matisse, Cocteau, Satie, Jacob, Breton, Appolinaire, Brancusi ! Rien que de les citer, on est transporté dans un autre monde… Dans ce Paris de la Première Guerre mondiale et de la grippe espagnole, dans lequel, pourtant, une incroyable ébullition artistique a réussi à se maintenir…

Vie de bohême, certes, pour tous ces immenses artistes dont beaucoup ne connaîtront la gloire qu’après leur mort, mais après avoir bouffé de la vache enragée toute leur existence. À quelques exceptions près, devenus riches de leur vivant, la plupart tirent le diable par la queue ; ils boivent autant pour réchauffer leurs corps maltraités que pour oublier leurs souffrances. Si le critique et marchand d’art, Léopold Zborowski, fait en sorte qu’ils disposent d’un toit et du minimum vital, c’est souvent lui qui tirera finalement le plus gros profit de leurs œuvres…

Olivia Elkaim décrit bien l’attirance irraisonnée qui rapproche Jeanne et Amedeo, sans masquer, dès le départ, le caractère tragique de cette passion, qui va les consumer tous les deux.

Mais ce qui est peut-être le plus intéressant, dans ce récit, c’est l’évolution parallèle et inverse de trois autres personnages, Achille et André, d’un côté, Eudoxie, de l’autre. Alors qu’Achille semble, au départ, profondément humain, disposé qu’il est à laisser sa fille exprimer son goût pour la peinture, il devient, comme André, de plus en plus rigide dans sa posture. Jusqu’à renvoyer, pour André, l’ouvrier qui a trouvé le corps de sa sœur : il ne veut pas qu’elle soit ramenée chez ses parents !

Eudoxie, elle, suit le chemin inverse. Bigote, coincée, incarnation de la morale bourgeoise au début du livre, elle finit, petit à petit, par trouver la voie pour accompagner sa fille sur le chemin qui est le sien. L’amour, chez elle, finit par l’emporter, ce qui est très émouvant, car on imagine à quel point il doit être difficile, pour une mère, de voir sa fille suivre un tel parcours.

La plume d’Olivia Elkaim est d’une netteté, d’une pureté, presque, tout à fait intéressante. La ligne reste claire, même lorsque la situation de Jeanne devient compliquée. Elle est presque tranchante. Et, et c’est mon principal regret, la description de cette passion reste, de mon point de vue, clinique. Froide. Presque extérieure, même si nous vivons l’histoire du point de vue de Jeanne. On voit la folie, on ne la ressent pas. On observe l’emballement, mais on ne le vit pas. On décrypte, on observe, on ne partage pas. Alors, si cela permet de s’ntéresser aux personnages annexes, comme Achille, André et Eudoxie, ce qui a son intérêt, cela m’a donné l’impression de rester spectateur de l’essentiel, de la vie.

J’ai apprécié ce livre, bien écrit, bien construit. Il plaira certainement à tous ceux qui veulent en apprendre davantage sur Modigliani, et se replonger dans ces années incroyables pendant lesquelles la guerre ne parvenait pas à brider la créativité des artistes parisiens, avant que les combats et la grippe espagnole ne viennent briser ces destins incroyables. Pour moi, il y a seulement manqué un peu de chair, pour m’emporter dans ce tourbillon…

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