Fable, Roman

Le Salon

Chronique de Le Salon, d’Oscar Lalo.

« Ma tanière, c’est la chambre où j’ai grandi et où je ne grandis plus depuis mes quatorze ans, depuis le décès de ma mère. « N’aie crainte, je veillerai à ce qu’il ne t’arrive rien », m’a consolé mon père. Il y a si bien veillé qu’il ne m’est jamais rien arrivé. Quand j’ai voulu quitter mon père : « S’il t’arrive quelque chose, je ne m’en remettrai pas ! » Quand j’ai voulu étudier aux États-Unis : « L’Amérique est un pays où tout peut arriver. » Quand j’ai voulu faire médecine : « C’est trop dur, tu n’y arriveras pas. » L’amour de mon père m’a émasculé. Pour preuve, aussi invraisemblable que cela paraisse, à trente-neuf ans, je n’ai jamais eu de relations sexuelles. »

Oscar Lalo, Le Salon, Éditions Plon, 2022, p. 28.

Motivations initiales

Pour la deuxième année, nous avons eu le plaisir d’être conviés par les Éditions Plon à participer à la soirée de présentation de leur rentrée littéraire. Et donc à recevoir plusieurs des livres qui vont marquer ce moment si particulier de l’année. Parmi ces livres, Le Salon, d’Oscar Lalo, troisième roman de l’auteur. À découvrir !

Synopsis

Le narrateur de ce livre, un adolescent de 39 ans, n’a jamais rien vécu. À la mort de sa mère, alors qu’il avait 14 ans, son père l’a placé sous une cloche, afin de le protéger de tout. De tout, mais surtout de vivre. Ainsi, il n’a jamais eu de vie sociale, il ne travaille pas – il se voit confier des missions sans aucune importance dans la société de son père, pour lesquelles il reçoit de l’argent de poche qui n’est pas un salaire -, il passe l’essentiel de ses journées dans sa chambre, à vivre par procuration en se gavant de séries télévisées.

Mais, un jour, alors qu’il tente de se couper les cheveux avec sa tondeuse, il fait une erreur de sabot, et s’est pratiquement rasé à blanc sur 5 centimètres, avant de réaliser son oubli. Cette tondeuse, il l’a acheté quelques mois plus tôt, alors que, lassé d’attendre, il venait de sortir de chez son coiffeur, justement. De toute façon il n’aime pas aller chez le coiffeur, il ne sait pas comment se comporter…

Mais, là, il faut rattraper la situation, il faut un professionnel. Il a donc pris rendez-vous. Mais la femme du coiffeur, l’ayant reconnu, lui fait payer sa fuite lors du rendez-vous précédent. Le voilà obligé d’entrer au hasard dans un autre salon… qui s’avère être un salon très chic. Son argent de poche n’y suffisant pas, il ne trouve qu’une seule façon de s’en sortir : en venant, il a acheté, dans un bac de livres soldés à 1 euro, La Tentation de Saint Antoine, de Flaubert. Alors qu’il n’a jamais lu Flaubert, le voilà qui convainc le coiffeur qu’en échange de sa dette, il va venir donner un cours sur Flaubert…

Avis

Mais quelle drôle d’histoire ! Tout est improbable, mais tout fonctionne, et ce n’est pas le moindre des miracles de la littérature !

Ce narrateur, d’abord… On imagine bien les ressorts psychologiques qui se dissimulent derrière cette situation poussée à l’extrême. Le déséquilibre provoqué par la mort de la mère, cristallisé dans un isolement extrême, est en effet intéressant à explorer. Et comment se rebeller face à un parent – ici, le père – qui vous fait un chantage en mode « je ne supporterais pas qu’à ton tour il t’arrive quelque chose ». C’est évidemment à la fois la plus profonde angoisse de tout parent, que quelque chose arrive à son enfant… mais heureusement, la plupart n’en viennent pas à l’abstraire de la vie pour l’en protéger.

Florimont, le libraire – je ne l’ai pas évoqué, mais le libraire à qui il achète La Tentation de Saint Antoine, bradé va également avoir un rôle central dans cette histoire -, pour sa part, est une merveille de personnage. Il ressemble au départ à un ours bourru, que l’entrée d’un client dans sa librairie dérange au plus haut point, mais il accepte finalement assez facilement d’alimenter l’intérêt naissant du narrateur pour les livres, puis, même, de le loger. Pourtant, il joue un rôle trouble : lui aussi, d’une certaine manière, s’est retiré de la vie. Ayant beaucoup lu, il accepte de se laisser écraser par les livres et, convaincu de ne pas pouvoir égaler ses maîtres, décide finalement de se mettre en retrait. Il vit donc en tentant de se dissimuler derrière les mots et les livres (y compris lorsqu’ils sont encore en cartons).

Le coiffeur, troisième personnage de ce trio, semble être le plus équilibré des trois. Il s’intéresse aux livres, aux auteurs, mais il ne s’est pas laissé écraser. Il est dans l’action, dans son domaine – toujours une paire de ciseaux à la main. Et, justement, la proposition du narrateur de venir proposer des cours / conférences lui donne l’occasion de conjuguer l’action et la culture.

En quatrième de couverture, l’histoire est décrite comme « inclassable ». Et, en effet, le terme est bien choisi. Cela ne ressemble à rien que j’ai eu l’occasion de lire avant. C’est à la fois érudit – le libraire, caché derrière ses auteurs fétiches, ne s’exprime souvent que par citations – et très facile à lire. Il y a des idées folles – les lettres à Gustave Flaubert ou à Jean-Jacques Rousseau sont assez jouissives ! -, et des fulgurances. Bref, un véritable OLNI !

J’ai également envie de revenir sur le titre de ce livre. Qui est à la fois précis, flou, ouvert. Le Salon, cela peut évidemment désigner prosaïquement le salon de coiffure dans lequel se déroule une part du récit. Mais cela peut également faire référence au « salon littéraire » en lequel notre narrateur transforme le salon de coiffure. Et puis l’intérieur bourgeois du père de notre narrateur, personnellement, je l’ai visualisé comme un de ces salons un peu pompeux d’un notaire de province. Enfin, l’ensemble de ce livre ressemble à un salon de curiosités… avec de drôles de bocaux dans lesquels flottent nos personnages…

En revanche, si je devais avoir un bémol, je n’ai pas l’impression que le twist final s’imposait. Alors que, jusqu’à ce (tout dernier) stade du livre, l’ensemble était d’une grande légèreté, là, on a l’impression tout d’un coup de quelque chose de très démonstratif, d’assez appuyé. Et qui, surtout, n’apporte, à mon sens, pas grand-chose à l’histoire.

Mais que cela ne vous retienne pas de faire, avec notre narrateur, cette découverte de ce que la littérature fait à la vie…

Pour en savoir plus

Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

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