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Torture

Certes, le sujet peut sembler… sombre. Pourtant, il me semble qu’il y a des choses à en dire… Et les recherches effectuées pour préparer cet article montrent que certains auteurs se sont également interrogés. Mais, surtout, ce qui semble rapidement évident, c’est que le sens même de ce qu’est la torture a assez profondément changé, au fil des siècles…

Lorsque l’on se concentre sur l’époque contemporaine, comme le font Françoise Sironi et Raphaëlle Branche, dans leur article « La torture aux frontières de l’humain », paru en 2002 dans la Revue internationale des sciences sociales, on peut écrire avec elles que « le but réel de la torture n’est pas de faire parler, mais de faire taire ». En disant cela, on sous-entend que la torture serait souvent employée pour faire parler un ennemi, dans le cadre d’un conflit. Et, effectivement, c’est ce que l’on a vu régulièrement au XXe siècle. Et, par extension, la torture serait également une façon efficiente de propager la peur, celle qui fait se taire les oppositions, les contestations. La torture, dans cette acception, est alors un outil d’état et donc de pouvoir. On pense évidemment ici au nazisme et aux camps d’extermination, aux goulags, aux centres de rééducation de Pol Pot, de Mao, de Pinochet, pour n’en citer que quelques-uns…

Un autre « espace » contemporain de la torture est celui des tueurs en série, pervers ou psychopathes, qui, dans leur incapacité à ressentir la moindre empathie pour leur(s) victime(s), et dans leur besoin d’affirmer leur pouvoir de domination de l’autre, prennent plaisir à faire souffrir, à déshumaniser, à dégrader. Il y a naturellement des gradations, mais l’intérêt d’en discuter est limité : se battre sur la plus ou moins grande inhumanité de tel ou tel traitement n’apporte naturellement rien au débat… Inutile de rappeler que la littérature sur le sujet est abondante, ces personnages suscitant une forme de fascination, ne serait-ce que par leur

Mais le débat organisé en 2009 sur le thème « Ce que torturer veut dire, de l’Antiquité à nos jours » le montre clairement : torturer à un sens particulier qui évolue d’un lieu et d’une période à une autre. Animé par Claire Andrieu, cet échange rassemblait Marie-François Baslez (pour la période antique), Claude Gauvard (pour la période médiévale), Denis Crouzet (pour la période moderne) et Françoise Sironi (pour la période contemporaine). Les éléments de ce débat sont accessibles en ligne, pour ceux qui souhaiteraient aller plus loin : voir les liens en bas de cet article.

En effet, lorsque l’on regarde l’histoire de l’humanité, d’autres dimensions apparaissent. Dans les mythologies antiques – et notamment grecque -, comme le rappelle Serge Portelli dans Pourquoi la torture ?, la torture n’est l’apanage ni des personnages subalternes, ni même des héros, mais bien des dieux. Tantale, Prométhée, Sisyphe, Pandore, pour ne citer qu’eux, en on fait l’amère expérience, qui dévoré par une faim et une soif inextinguibles, qui enchaîné à la merci d’un aigle qui lui dévore les entrailles, qui poussant sans fin son rocher, qui condamnée à percevoir les malheurs à venir mais à ne jamais être écoutée… Châtiment divin, donc. Couplé à un sens de la fête qui ne se dément pas !

il existe d’ailleurs un lien étroit entre religions et torture. On trouve en effet, dans de nombreuses religions, des dieux cruels qui exigent supplices terribles, voire des sacrifices humains. Les systèmes polythéistes disposent en général d’une divinité spécialisée, dans la mort mais aussi, la plupart du temps, dans la souffrance… avec une tendance au raffinement ! Seth, en Égypte, Mictlantecuhtli chez les Aztèques, Hammon-Baal chez les Carthaginois… et, naturellement, on ne saurait oublier l’usage limité – en nombre, d’après les historiens – mais spectaculaire de la torture par l’Église catholique, notamment au Moyen Âge.

Enfin, dans certaines civilisations, on retrouve un sens encore différent à la torture, qui est presque une façon – discutable certes,  et qui nous semble bien barbare – d’honorer l’ennemi vaincu et fait prisonnier. En effet, un ennemi lâche, faible, sera exécuté sans « avoir droit » au decorum de la torture, alors que l’ennemi valeureux, quand il a été capturé aura l’occasion, une fois de plus, de montrer sa bravoure. Même si ce n’est pas le sujet principal de son étude, Claude-François Baudez, dans son article « Le passage de la frontière » (Ateliers d’anthropologie n°37, 2012) étudie le traitement qui était réservé aux ennemis capturés chez les Aztèques, les Iroquois et les Tupinambas, une tribu d’Amazonie. Et il observe – c’est le cœur de son sujet – la relation particulière qui s’établit entre le capturé et son geôlier. Et il montre en particulier que celui qui est au départ un Autre devient le Semblable, pouvant aller, chez les Iroquois, jusqu’à être adopté pour remplacer le fils ou le mari mort au combat. Dans ces trois peuples – et donc probablement dans d’autres également -, il y a un phénomène d’intégration : chez les Aztèques, le lien entre le vaincu et son vainqueur est de l’ordre de la filiation (le vaincu appelle son vainqueur « Père », le vainqueur le nomme « Fils »). L’intégration est d’ailleurs marquée, physiquement : parfois, c’est le vainqueur qui se grime pour ressembler à son prisonnier, parfois c’est le captif qui est revêtu des mêmes peintures que son vainqueur. Dans les trois cas, le destin du prisonnier est d’être mis à mort, mais cela peut être différé, non de quelques jours, mais de plusieurs années. Jusqu’au jour du sacrifice, il est intégré à la communauté.

Lorsque ce jour arrive finalement, un simulacre de combat, par lequel le prisonnier redevient l’ennemi qui va être tué, est organisé. Et la vaillance dont il fera preuve alors rejaillit sur celui qui l’a capturé : chez les Aztèques, le guerrier ne pourra se glorifier de sa capture que si, lors des tortures qui précèdent la mort, le captif a fait preuve de courage.

Quelques tortures dans nos lectures…

La torture pour faire parler, ou pour faire taire, on en trouve des exemples dans pas mal de livres qui se rattachent à la littérature de guerre, voire dans des témoignages réels – on peut penser ici à Simone Veil, naturellement. La torture des résistants, des Juifs, des Tziganes, des homosexuels par les nazis, pendant la Seconde Guerre mondiale, puis le prix payé par les populations allemandes à l’issue du conflit, sont abondamment et remarquablement décrits par Philip Kerr, dans La trilogie berlinoise, puis tout au long des enquêtes de Bernie Gunther. Dans un tout autre style, on peut penser également au roman de Henry Bauchau, Boulevard périphérique, par exemple. En France, la guerre d’Algérie aussi a laissé des marques profondes en la matière, ce qui a donné lieu à une abondante littérature.

Du côté des romans, je ne veux pas oublier la série de George Chesbro, Mongo le magnifique. Composée de quatorze romans, publiés aux États-Unis de 1977 à 2003, traduits en français entre 1990 et 2006, elle met en scène un héros atypique, nain, ex-vedette de cirque, ceinture noire de karaté et docteur en criminologie devenu détective privé. Plusieurs fois confronté au KGB, notamment, mais pas uniquement, il subit à plusieurs reprises la torture, et ne doit qu’à son incroyable résistance mentale de dépasser ces sévices. Enfin, on peut citer Le soleil des rebelles, de Luca di Fulvio : même si le contexte historique n’est pas celui d’une guerre, le pouvoir en place s’appuie sur la terreur pour se maintenir, et n’hésite pas à recourir à la violence et à la torture pour écraser dans l’œuf toute idée de rébellion…

La littérature policière, elle, fait une place croissante aux tueurs en série et autres détraqués, avec quelques personnages emblématiques, comme Hannibal, évidemment, comme les monstres poursuivis par Kay Scarpetta (Patricia Cornwell), Diane Silver (Andrea Japp), Harry Bosch (Michael Connelly), Kurt Wallander (Henning Mankell), ou le commissaire Verhoeven, personnage récurrent de Pierre Lemaitre, confronté à la noirceur de l’âme humaine… Dans Rituels, Ellison Cooper nous propose de (pour)suivre un tueur en série qui, même s’il considère ses motifs comme très légitimes, n’en est pas moins sérieusement atteint. George Chesbro, toujours lui, dans Bone, met en scène un homme amnésique, qui ne sait plus s’il est le responsable d’une série de meurtres sauvages… On pense également, dans un style différent, au roman de Roxane Gay, Treize jours. Enfin, mention spéciale à Sandrine Collette, dont les petits vieux, dans Des nœuds d’acier, sont tout de même particulièrement gratinés…

Au rang des tortures accomplies au nom d’un dieu, ou d’une religion, Tintin et le temple du soleil propose un bel exemple. Un autre livre qui pourrait rappeler des souvenirs à ceux qui n’ont plus vingt ans, Chris Cool chez les Jivaros, de Jack Lancer (paru à la Bibliothèque verte…), dont le jeune héros agent-secret se retrouve contraint de se rendre dans une tribus aux mœurs sauvages, dans lesquelles on n’hésite pas à réduire les têtes… Mais on retrouve également cette dimension dans les romans historiques qui se déroulent à l’époque de l’inquisition, comme, par exemple, la série de Valério Evangelisti qui met en scène Nicolas Eymerich, inquisiteur. On pourrait naturellement en citer bien davantage…

Enfin, la dernière catégorie, celle qui met en scène des tortures destinée à reconnaître la bravoure d’un adversaire, on en retrouve l’idée dans certains récits se déroulant chez les Vikings, en mode supplice de l’aigle de sang. Une torture différente, mais qui se rapproche peut-être un petit peu est décrite en Mongolie, dans La mort nomade, le troisième tome des aventures de Yeruldelgger, de Ian Manook. Mais, surtout, c’est dans le magnifique Loup et les hommes, d’Emmanuelle Pirotte, que l’auteur met en scène l’idée que la torture est l’occasion, pour un guerrier brave, de faire une fois de plus la démonstration de sa vaillance, et qu’il s’agit donc d’une forme d’hommage à son courage.

Et, pour finir, une mention spéciale pour une série qui regroupe presque tous les types de tortures signalés ici. Car, en effet, dans Game of thrones, de Georges R. R. Martin (je parle des livres… même si, naturellement, on pense tous à la série ces derniers temps), Mélisandre torture au nom de son dieu, Ramsay Bolton est un véritable psychopathe, mais à peine pire que Joffrey Baratheon, ou le Titilleur… De façon générale, la famille Lannister n’hésite guerre à employer la torture pour faire parler ses ennemis, mais, plus encore, pour écraser toute velléité de résistance ! Quant aux Dothrakis, l’idée d’employer la torture pour honorer les plus braves de leurs ennemis ne leut est pas explicitement attribuée… mais cela pourrait assez bien leur ressembler, non ?

Liens complémentaires et sources

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