Aventures, Fantastiques

Lud-en-Brume

Chronique de Lud-en-Brume, de Hope Mirrlees.

« Il y avait aussi des châteaux en ruines, recouverts de lierre grimpant, symbole d’un ordre disparu, où plongeaient des colombes, semblant laisser dans leur sillage une traînée d’améthyste ; un peu comme un bouquet de feuilles vert bouteille cherchant à dissimuler des violettes. »

Hope Mirrless, Lud-en-Brume, Le Livre de Poche, 2019, p. 104.

Motivations initiales

Lorsque, chez votre libraire habituel, vous repérez sur une table un livre sur lequel est écrit « Le roman le plus beau, le plus convaincant, le plus mystérieux et le plus injustement négligé du XXe siècle », citation de Neil Gaiman, cela vous attire l’œil, et l’ouvrage en question prend, directement, le chemin de la PAL… Non ?

Synopsis

Lud-en-Brume, capitale du pays de Dorimare, est une tranquille bourgade. Le Maire, qui concentre entre ses mains l’essentiel des pouvoirs, est en général un commerçant prospère, issu de l’une des familles dorimarites. Mais ses responsabilités sont essentiellement protocolaires.

Nathaniel Chantecler ne déroge pas de cette description. Il mène le pays sans grande motivation. Depuis que le Duc Aubrey a été renversé, et, avec lui, toute la noblesse, et que les marchands ont pris le pouvoir, tout commerce avec le pays voisin, la Faërie, est interdit. Et, en particulier, les fruits féériques, connus pour aider à la création poétique, mais également pour leurs propriétés hallucinogènes. Ils sont donc bannis de la société ludite.

Lorsque Ranulph, le fils de Nathaniel, se retrouve victime de cette terrible drogue, c’est toute la société qui tremble sur ses bases…

Avis

Troisième et dernier roman de Hope Mirrlees, publié en 1926, Lud-en-Brume est un curieux livre qui aura eu un curieux parcours. Longtemps négligé – peut-être faut-il y voir la conséquence d’un double handicap, à la fois lié à son appartenance à un genre longtemps confidentiel, même s’il s’est développé bien plus tôt au Royaume-Uni qu’en France ; et du fait, peut-être, de la marginalité de cette auteure, qui semble avoir inspiré certains mouvements d’avant-garde -, il aura fallu que Lin Carter, auteur, éditeur et critique (on le connait notamment pour une étude sur Tolkien, Tolkien : Le Maître des anneaux), le réédite en 1970 pour qu’il soit redécouvert.

Bon, c’est bien joli, toute cette histoire, mais, à part cela, que faut-il en penser, de ce Lud-en-Brume ?

Il faut d’abord dire que c’est un livre du XXe siècle. Il me semble qu’on ne l’écrirait plus ainsi. Les descriptions sont copieuses, poétiques, un peu alambiquées parfois. Et dont, au final, je ne sais pas exactement si elles sont positives ou négatives. Je prends un exemple (p. 268) :

« C’était une femme avenante aux joues roses ; elle devait avoir la cinquantaine et aurait visiblement été plus à l’aise dans une prairie au milieu de vaches que dans cette minuscule boutique regorgeant des produits nécessaires à la vie quotidienne d’un petit village. »

Si j’étais cette femme, comment comprendre ce passage ? Que ma place est au milieu des vaches plutôt que dans une boutique ? Et comment devrais-je le prendre ?

Mais c’est aussi une histoire d’une grande modernité, qui met en scène le repli sur soi, la peur de l’autre, le rejet de la différence. Sont également mis en scène les errements d’une révolution bourgeoise qui a renversé la noblesse mais sans forcément construire quelque chose de véritablement robuste à la place. La métaphore des fruits féériques comme drogue, mais surtout l’idée que les arts constituent une forme de refuge face aux difficultés de la vie, et que, à ce titre, ils peuvent constituer une « fuite » ou une « folie », voilà qui est particulièrement intéressant.

Et là reviennent les questions liées au parcours même de Hope Mirrlees. Ces réflexions sur la différence, sur le rejet, sur l’art comme thérapie mais également comme drogue, ne peuvent-elles pas être reliées à l’exclusion probable vécue, à l’époque, par une femme, issue de la grande bourgeoisie anglaise, vivant avec une autre femme, et trouvant dans l’art un échappatoire ?

Tout est paradoxe : l’histoire est intemporellement datée ; elle est d’une complexité simple ; le style est alambiqué sans prétention. Et certains passages sont lumineusement obscurs. Par moment, dans ma lecture, j’ai eu l’impression d’être sous l’influence de ces fruits féériques qui modifient les perceptions…

Et ces qualités mêmes sont les défauts de ce livre, qui nécessite de la part du lecteur d’être prêt à s’abandonner au rythme, au flux. Cartésiens de tous les pays, passez votre chemin ! Rêveurs et poètes, direction la librairie !

4 réflexions au sujet de “Lud-en-Brume”

    1. Oui… cela contribue à la grande modernité de ce texte, et j’aurais pu également évoquer une forme de questionnement sur les élites, leur place, leur rôle (étant entendu que, pour ne pas faire simpliste, cela m’a semblé être davantage la conservation des élites qui était questionné que leur existence même). Sur la dimension politique de ce texte, je n’ai pas voulu m’avancer, d’abord parce que je n’ai aucune idée de ce que Hope Mirrlees voulait dire sur le sujet, et, surtout, qu’il me semble plus intéressant que chacun se pose ces questions que d’avoir les réponses individuelles des uns et des autres…

      Aimé par 1 personne

      1. Précurseur en son temps et encore contemporain dans nos sociétés ayant perdu cette vertus de s’émerveiller et de lui préférer la distraction ou l’admiration. Je vais la relire du coup, je l’avais lu il y a si longtemps…
        Merci

        Aimé par 1 personne

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