Policiers, Roman noir

Par les rafales

Chronique de Par les rafales, de Valentine Imhof.

« Une femme toute écrite, un femme-livre, tout droit sorti d’une BD de Bilal, couverte d’un texte dense, calligraphié en lettres minuscules, à la manière d’un manuscrit médiéval, sans ponctuation, ni apostrophe, ni accent, un texte dont on ne peut distinguer ni le début ni la fin, qui serpente en une ligne têtue sur tout le haut de son corps, sur ses fesses et sur ses cuisses. »

Valentine Imhof, Par les rafales, Éditions du Rouergue, 2019, p. 76.

Motivations initiales

Par « tradition », lorsque nous partons à Quais du polar, c’est avec un double objectif : d’une part, en profiter pour voir nos auteurs « fétiches », leur dire que leurs livres nous ont transportés et, d’autre part, se laisser, au détour d’une table, emmener par un(e) auteur(e) que, jusque-là, nous n’avons pas encore lu. Parfois, il suffit d’une couverture qui nous fait de l’œil ; parfois, l’auteur, nous voyant passer, ouvre l’échange et nous embarque avec lui. Cette année, en passant, nous entendons une auteure échanger avec le précédent lecteur et parler de la région où nous vivons. Alors, si le hasard fait bien les choses, voilà « le » signe, non ?

Synopsis

Alex est une drôle de fille. Partout où elle passe, les hommes se retournent. Et non seulement ils se retournent, mais beaucoup sont prêts à la suivre… jusqu’où ? Jusqu’en enfer, pour certains !

Mais bien qu’elle paraisse terriblement sûre d’elle, autant, à l’intérieur, elle est en miettes. Si elle semble tout maîtriser, comme lorsqu’elle joue au billard – elle laisse toujours ses adversaires commencer, histoire de leur laisser une chance de toucher une ou deux boules -, en réalité, à l’intérieur, elle est en fuite permanente. Mais l’oubli, même dans le rock, même dans l’alcool, même dans le sexe, elle ne le trouve jamais que pour quelques instants.

Son mystère, il s’enveloppe autour de son corps. Quel est en effet ce tatouage, presque intégral, qui s’enroule et serpente tout le long de son torse et jusqu’à ses cuisses ? Que dit-il… ou faut-il plutôt dire « que masque-t-il » ?

Avis

« Roman voyageur », « fuite éperdue », « histoire sombre et absurde » : voilà en substance ce qu’évoque la dédicace de Valentine Imhof, après avoir donné un indice sur le sens de ce titre, Par les rafales, extrait d’un texte d’Henrik Ibsen que l’on retrouve, en page 235, et qui fait partie de ces mots qui ornent, dissimulent, soulignent, assombrissent et illuminent le corps d’Alex.

Roman voyageur, indéniablement, puisque l’on parcourt, au fil des 350 pages de ce roman, plusieurs milliers de kilomètres, de Metz à Gand, de Saint-Pierre-et-Miquelon à Lerwick (Îles Shetland), de Nancy à Brookville (Indiana), de La Nouvelle-Orléans à Sydney (Nouvelle-Écosse), de Richmond à Terre-Neuve… Mais le voyage ne s’effectue pas que dans l’espace, également dans le temps, puisque l’action se déroule sur un an et demi de la vie d’Alex.

Fuite éperdue, en effet, que celle d’Alex qui tente d’échapper à son passé, fuite en avant pour tenter de laisser derrière elle le moment où tout a dérapé. Éperdue, mais perdue d’avance. Car si l’on peut espérer échapper à un poursuivant, si l’on a des chances de ne pas être rattrapé par le souffle d’une explosion, quel espoir pourrait-on avoir d’échapper à sa propre conscience, de s’abstraire de sa propre implosion ?

Histoire sombre, et absurde. Ce livre est une tragédie grecque d’aujourd’hui et de maintenant, où les humains se débattent dans leur condition sous les yeux des dieux, Hasard et Enfermement. Hasard, le plus malicieux des d(i)eux, fait apparaître des signes, et leur fait revêtir les oripeaux d’une vengeance crainte et désirée à la fois ; il sème des indices comme si le destin était tracé. Enfermement, pour sa part, joue des sentiments des humains, manie l’incommunicabilité comme des instruments de musique – musique qui, dans ce roman, le dispute à l’alcool comme façon de s’insensibiliser, de s’anesthésier…

Le personnage d’Alexis Fjærsten soulève également une question autour de laquelle on tourne si souvent, sans jamais savoir trancher. Est-elle coupable ou est-elle victime ? Est-elle celle qui maîtrise ou est-elle le jouet des événements ? Doit-on la juger sur son « œuvre », ou sur ce qu’elle est ? Existe-t-il une bonne réponse ? Chacun en jugera probablement à l’aune de ses propres valeurs, mais nul ne pourra nier toute l’ambivalence qu’il y a dans toute position ici…

Pour en savoir plus

Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

4 réflexions au sujet de “Par les rafales”

  1. Très intéressant ! Je l’ai lu à sa sortie, un choc de lecture. Et pour moi Alex a toujours été une victime. Je l’ai aimée immédiatement et me suis postée direct à son côté. Nous intégrons bien évidemment les personnages de nos lectures à notre vécu, à notre imaginaire, à nos notions – variables- de justice, et grossièrement de bien et de mal, de « morale » quoi. Est-ce en fait si tranché? On peut, oui, avoir un avis tranché. Quand on lit, on peut tout ! Très bel article, vraiment heureuse qu’on continue à parler de ce roman-ci

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