Drame, Policiers, Roman noir

Les cancrelats, à coups de machette

Chronique de Les cancrelats, à coups de machette, de Frédéric Paulin.

« – Des types ont chargé les gens qui voulaient rentrer dans l’aéroport, explique-t-il d’une voix brisée. Ils avaient des sabres ou des machettes. Tout le monde s’est enfui. Il y avait des casques bleus au bout de la rue, ils n’ont rien fait.

Girard et le capitaine Sauvée s’approchent des grilles et regardent quelques instants les cadavres dans la rue. Trois femmes et un adolescent. Les deux caporaux discutent avec les soldats français, les félicitent de leur calme peut-être, leur explique sans doute que la France n’a pas à s’interposer entre les belligérants, que la situation est plus compliquée qu’il n’y paraît. »

Frédéric Paulin, Les cancrelats, à coups de machette, Éditions Goater, 2018, p. 70.

Motivations initiales

Si vous nous suivez un tant soit peu régulièrement – ce qui est hautement recommandé par la Faculté ! -, vous ne pouvez ignorer que, voilà quelques jours, nous étions à Quais du polar. Et que font deux lecteurs lorsqu’ils vont à Quais du polar ? Ils vont et viennent dans les allées du Palais de la Bourse, à la fois pour tenter de croiser leurs auteur(e)s fétiches, et pour, qui sait, découvrir de nouvelles perles. Parmi nos auteur(e)s fétiches présents cette année, Frédéric Paulin. Mais nous avons déjà lu les quatre derniers livres de l’auteur… nous étions donc en quête d’un conseil, pour commencer à explorer les livres d’avant la trilogie Benlazar !

Synopsis

Un conseil, nous en avons eu un : Les cancrelats, à coups de machette. Troisième tome d’une trilogie, mais dont, a priori, on peut lire les différents tomes indépendamment.

Ce titre, évidemment, peut paraître extrêmement mystérieux, mais il s’éclaire dès que Frédéric Paulin nous révèle ce qui en constitue le cadre historique. 1994, l’avion présidentiel rwandais est abattu, provoquant la mort du président rwandais, Juvénal Habyarimana, et du président du Burundi, Cyprien Ntaryamira, le 6 avril 1994.

S’en suivent 100 jours d’horreur absolue, à l’occasion desquels les hutus extrémistes ont procédé à un génocide, cherchant de façon systématique à éradiquer les tutsis, qu’ils appellent « les cancrelats ». Et, en 100 jours seulement, ils y sont pratiquement parvenus : les estimations de la population tutsie au Rwanda au début du génocide est d’environ 600 000, et les estimations du nombre de survivants seulement de 150 000, le reste des victimes étant des hutus modérés…

Avis

J’imagine que personne, parmi les plus de 40 ans au moins, n’a oublié les événements qui ont fait la une de nos journaux d’informations d’avril à juillet 1994, avec ce génocide des tutsis perpétré par les hutus extrémistes. De là à dire que nous les aurions compris, ces événements, ou même que notre compréhension de ce qui a pu se dérouler serait autre que floue, il me semble qu’il y a un pas difficile à franchir. J’en veux pour preuve le fait qu’un première mission d’information parlementaire, en 1998, est largement critiquée pour ses insuffisances ; qu’une commission d’enquête citoyenne a vu le jour en 2004 ; qu’il a fallu attendre 2019 et la création de la commission française d’historiens sur le rôle de la France au Rwanda (Commission Duclert), ainsi que l’ouverture anticipée de fonds d’archives sur le génocide pour que l’on puisse commencer à espérer y voir plus clair.

C’est donc à cet épisode que Frédéric Paulin s’est attaqué. Et nous suivons, avec lui, plusieurs fils qui constituent la trame de cette histoire : François Gatame, un boxeur tutsi, vainqueur d’un adversaire hutu le soir du 6 avril ; Dafroza Rwigyema, son amie, qui sera retenue dans un bordel, soumise au bon plaisir des soldats hutus, avant d’être libérée par un trafiquant d’arme avant de se retrouver seule à nouveau, et de sombrer dans la drogue et la prostitution, et pour qui la sortie du tunnel consistera à créer une association de soutien aux victimes ; Anton Tue-mouche, le mercenaire et trafiquant en question ; Jean Dante, capitaine lorsqu’il est au Rwanda en 1994, et que l’on retrouve, vingt ans plus tard, devenu lieutenant-colonel, mais toujours profondément marqué par ce qu’il a vécu alors…

Et c’est terrifiant. Déchirant. Comment des hommes et des femmes peuvent-ils à ce point nier leur humanités et s’en prendre à d’autres hommes et femmes. Ici, en plus, on est entre deux populations bantoues. Mais l’Histoire a posé les bases : les colonisateurs belges ont joué sur la distinction, s’appuyant sur les tutsis, considérés comme plus « blancs » que les hutus, puis changeant d’alliance par opportunisme. Dès lors, le mal était fait, les jalousies, les haines à l’état de braises, il n’y avait plus qu’à souffler pour déclencher l’incendie.

Ajoutez à cela le rôle trouble de la femme de Juvénal Habyarimana, Agathe Habyarimana, encore aujourd’hui soupçonnée d’avoir dirigé en sous-main l’Akazu, un cercle politique et financier composé d’extrémistes hutus, considéré comme l’une des forces ayant contribué au génocide, sinon d’en avoir été l’instigateur.

C’est un roman très fort. Cru. Que l’on hésitera à mettre en toutes les mains, mais qui pourrait être, en plus trash, le Journal d’Anne Franck du génocide des tutsis. Un livre important, donc, alors qu’il faut, à tout prix éviter que la mémoire de ces événements se perde. Nous ne saurons probablement jamais qui a réellement coordonné le génocide et quels intérêts ont été les moteurs de cette histoire. Mais à défaut d’en connaître les tenants et les aboutissants, tâchons au moins de ne pas laisser de telles situations se réinstaller !

Naturellement, toute considération ici liée au fait que nous votons bientôt et que jamais les extrêmes n’ont parus aussi proche de prendre le pouvoir ne serait que pure coïncidence…

Monsieur Paulin, je reconnais dans ce livre, dans cette histoire, votre volonté que chacun s’empare de l’histoire pour questionner, remettre en cause, et, au final, se méfier des pouvoirs, qui peuvent toujours être dévoyés. Merci de nous rappeler ces événements, même de façon brutale.

Mention annexe : c’est aussi l’occasion de découvrir une maison d’édition rennaise, Goater. Et, ça, c’est toujours bien !

Pour en savoir plus

Retrouvez la présentation de ce livre sur le site de l’éditeur.

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